Fandorine attrapa le portefeuille sur la table, le balança dehors, grimpa sur l'appui de la fenêtre et faillit tomber, car sa main serrait toujours le pistolet. Il redescendit par la gouttière sans très bien savoir comment. Il craignait de ne pas trouver le portefeuille dans l'obscurité, mais, sur le gravier blanc, celui-ci était très visible. Eraste Pétrovitch le ramassa et fonça droit devant lui à travers les buissons, tout en marmonnant dans sa barbe : " Ah, il est bien, le courrier diplomatique... Il a tué une femme... Seigneur, que faire, que faire ?... Je suis seul fautif... Le coup est parti comme ça, je ne voulais pas... Où aller maintenant ?... La police va me rechercher... Ou bien encore ces... Un assassin... Impossible d'aller à l'am-
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bassade... Quitter le pays au plus vite... Non plus... Ils vont me chercher dans les ports et les gares... Pour leur portefeuille, ils retourneront la terre entière... Se cacher... Mon Dieu, Ivan Frantsévitch, que faire, que faire ?... " Fandorine se retourna tout en courant, et ce qu'il vit le fit trébucher et manqua de justesse le faire tomber. Dans les buissons, une silhouette noire en long manteau se tenait immobile. Blanc, figé, un visage étrangement connu apparut à la lueur de la lune. Le comte Zourov !
Eraste Pétrovitch poussa un cri strident et, totalement abasourdi, il sauta par-dessus la clôture, se mit à courir à droite, à gauche (par où était donc venu ce fichu cab ?) et, ayant finalement décidé que peu importait, il fila vers la droite.
Sur l'île aux Chiens, dans les étroites ruelles situées derrière les docks de Millwall, la nuit tombe vite. A peine a-t-on le temps de dire ouf que déjà le crépuscule est passé du gris au brun et que, un à un, s'allument les rares réverbères. Tout est sale, triste. De la Tamise monte une humidité pénétrante, et des décharges, une odeur de pourriture. Si les rues sont désertes, les pubs louches et les meublés bon marché grouillent d'une vie malsaine et dangereuse.
Dans les chambres du Ferry Road logent des matelots radiés du rôle, des petits trafiquants et des putains de port vieillissantes. Pour six pence par jour, tu as droit à un lit dans une chambre indépendante - et personne n'ira mettre le nez dans tes affaires. Mais attention : pour toute détérioration du mobilier, pour toute bagarre ou tout tapage nocturne, le Gros Hugh, comme on appelle le patron, exige une amende d'un shilling, et qui refuse de payer est flanqué dehors sans ménagement. Le Gros Hugh est du matin au soir assis derrière son comptoir, face à la porte. Un endroit stratégique d'où l'on voit qui rentre et qui sort, qui apporte quoi ou, à l'inverse, qui emporte quoi. D'une clientèle aussi bigarrée, on peut s'attendre à tout.
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Tenez, par exemple, l'artiste peintre français avec ses cheveux roux en bataille qui vient de se faufiler devant le patron pour disparaître dans la chambre d'angle. Il est plein aux as, le mangeur de grenouilles - il a payé une semaine d'avance sans discuter. Il ne boit pas, il reste enfermé, depuis qu'il est là, c'est la première fois qu'il met le nez dehors. Hugh, comme de juste, en a profité pour jeter un coup d'oil chez lui. Et alors, d'après vous ? Eh bien, dans sa chambre, le soi-disant peintre n'a pas plus de toiles que de couleurs. Un assassin, peut-être, qui sait ? Sinon pourquoi se cacherait-il derrière des lunettes noires ? Alors, en référer au constable ? De toute façon, il a payé d'avance...
Quant à l'artiste aux cheveux roux, ignorant la dangereuse orientation prise par les pensées du Gros Hugh, il ferma sa porte à clé et adopta effectivement une conduite on ne peut plus suspecte. Avant toute chose, il ferma très soigneusement les rideaux. Ensuite, il posa ses achats sur la table - une miche de pain, du fromage et une bouteille de porter -, enleva son revolver de sous sa ceinture et le fourra sous son oreiller. Toutefois l'entreprise de désarmement de l'étrange Français ne s'arrêta pas là. Il dégagea de la tige de sa botte un déranger - minuscule pistolet à un coup, d'ordinaire utilisé par les dames et les criminels politiques -, puis plaça cette arme qui avait tout d'un jouet près de la bouteille de porter. De sa manche il extirpa un stylet étroit et court, qu'il enfonça dans la miche. Seulement après, il alluma la bougie, ôta ses lunettes noires et se frotta les yeux d'un air las. Il se tourna vers la fenêtre - les rideaux ne se seraient-ils pas entrouverts ? - et, arrachant sa
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perruque rousse, il se révéla être nul autre qu'Eraste Pétrovitch Fandorine.
En cinq minutes, il en eut terminé avec ses agapes - visiblement, le conseiller titulaire doublé d'un assassin en cavale avait mieux à faire. Ayant balayé les miettes de la table, Eraste Pétrovitch essuya ses mains à sa longue blouse d'artiste, se dirigea vers le fauteuil éventré placé dans un coin, fouilla dans le rembourrage et en sortit le petit portefeuille bleu. Fandorine brûlait d'impatience de poursuivre le travail qui l'avait occupé depuis le matin et qui l'avait déjà conduit à une découverte de taille.
Après les tragiques événements de la nuit, Eraste Pétrovitch avait bien été obligé de faire un saut au Winter Queen, ne serait-ce que pour récupérer son argent et son passeport. Son cher ami Hippolyte, cette canaille, ce Judas, et ses acolytes n'avaient qu'à chercher Erasmus von Dorn dans les gares et les ports. Qui allait s'intéresser à un malheureux peintre français logeant dans le pire cloaque des bas-fonds londoniens ? Et s'il avait tout de même fallu prendre le risque de passer à la poste, c'est qu'il y avait à cela une bonne raison.
Maudit Zourov ! S'il n'était pas entièrement clair, son comportement dans cette histoire était dans tous les cas incorrect. Pas simple, Son Honneur, pas simple du tout. Il en avait fait des contorsions, le valeureux hussard au cour franc. Avec quelle habileté il lui avait refilé l'adresse ! Il avait tout calculé, le bougre ! En résumé : le roi des intrigants. Il savait que le stupide petit goujon se laisserait prendre et qu'il goberait l'hameçon en même temps que l'appât. Ou non, tant qu'à choisir une image, autant reprendre
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l'allégorie de Son Honneur. Le gentil papillon s'était approché du feu. Et il avait bien failli s'y brûler. Un pareil imbécile ne méritait d'ailleurs pas mieux. En tout cas, il était clair que Béjetskaïa et Hippolyte étaient liés par un intérêt commun. Seul un benêt romantique, à l'instar d'un certain conseiller titulaire (d'ailleurs promu dans cette fonction à la place d'autres personnes bien plus méritantes), pouvait croire sérieusement à une passion fatale à la manièie castillane. Sans compter qu'il avait raconté des craques à Ivan Frantsévitch. Une honte ! Ha, ha ! Quand on repense aux belles paroles d'Hippolyte Alexandro-vitch : " Je l'aime et je la crains, la sorcière... Je l'étranglerai de mes propres mains ! " II avait dû bien rire du petit morveux ! Il faut dire que c'était du travail d'artiste, au demeurant pas moins brillant que l'autre fois, avec le duel. Le calcul était simple : tu prends position au Winter Queen et tu attends tranquillement que le stupide papillon Erasme vienne se jeter sur la bougie. Ici, tu n'es pas à Moscou : ni police judiciaire ni gendarmes, tu peux attraper Eraste Fandorine à mains nues. Et ni vu ni connu. Zourov ne serait-il pas ce fameux Frantz dont a parlé le majordome ? Oh, les infâmes conspirateurs. Qui est leur chef, Zourov ou Béjetskaïa ? Il semblerait que ce soit tout de même elle... Eraste Pétrovitch eut un frisson au souvenir des événements de la nuit précédente et du cri plaintif qu'avait poussé Amalia en s'effondrant après le coup de feu. Peut-être n'était-elle pas morte mais seulement blessée ? Cependant, le froid angoissant qui le saisit suggéra à Eraste Pétrovitch qu'il l'avait bel et bien tuée. La splendide reine était morte, et Eraste Pétrovitch devrait vivre avec ce poids jusqu'à la fin de ses jours.
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A vrai dire, il était tout à fait possible que cette fin fût toute proche. Zourov connaissait l'assassin, il l'avait vu. Sans doute la chasse avait-elle déjà commencé à travers tout Londres, voire toute l'Angleterre. Mais pourquoi, cette nuit, Zourov l'avait-il laissé s'échapper, pour quelle raison lui avait-il offert la possibilité de fuir ? Avait-il eu peur du pistolet qu'il tenait dans sa main ? Mystère...