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- Vous n'allez tout de même pas rester ici toute la journée ? Paladin a dit que la bataille d'aujourd'hui allait être le plus grand assaut donné à une position forte de toute l'histoire mondiale. Plus grandiose que la prise du tertre de Malakoff.

- Votre Paladin aime à enj-j-joliver les choses, répondit le conseiller titulaire. Waterloo et Boro-dino ont été plus importants, sans parler de la Bataille des peuples de Leipzig.

- Vous êtes vraiment quelqu'un de pas comme les autres ! Le destin de la Russie se joue, des milliers d'hommes meurent. Lui, il reste là à lire un livre ! Pour finir, c'est immoral !

- Parce que vous t-t-trouvez qu'observer à distance et sans courir de risques la façon dont les gens s'entretuent est moral ? (O miracle ! un sentiment humain, de l'irritation, venait de se faire entendre dans la voix d'Eraste Pétrovitch !) M-m-merci bien, j'ai déjà eu l'occasion d'assister à pareil spectacle et même d'y prendre part. Et cela ne m'a pas plu. Je préfère rester en compagnie de Tacite.

Et il se plongea ostensiblement dans sa lecture. Varia bondit du lit, tapa du pied et prit la direction de la porte quand elle entendit Fandorine lui dire :

- Faites un peu att-ttention, d'accord ? Ne vous éloignez pas du poste des journalistes. On ne sait jamais.

Etonnée, elle s'arrêta et se retourna pour considérer Eraste Pétrovitch :

- Vous vous souciez de moi ?

- C'est vrai, Varvara Andréevna, quel besoin avez-vous d'y aller ? D'abord il y aura de longs tirs au canon, puis des hommes se précipiteront en avant et il y aura de tels nuages de poussière que

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vous ne verrez rien, vous entendrez seulement les uns crier " hourra ! " tandis que d'autres hurleront de douleur. Vous pensez comme c'est intéressant ! Notre travail à nous n'est pas là-bas, il est ici, à l'arrière.

Varia se souvint soudain d'un terme qui lui parut convenir à la situation :

- Planqué ! jeta-t-elle à Fandorine en le laissant seul avec son Tacite.

Elle n'eut aucune difficulté à trouver la petite hauteur sur laquelle avaient pris place les correspondants de guerre ainsi que les observateurs des pays neutres. De la route entièrement occupée par des chariots lourdement chargés de munitions, elle aperçut au loin le grand drapeau blanc qui se balançait mollement au vent et, à ses pieds, une grande concentration de gens : une centaine de personnes sans doute, si ce n'est plus. Le responsable du secteur, un capitaine à la voix cassée à force de crier, qui portait un brassard rouge et dont la fonction était de diriger les convois de munitions dans les différentes directions, eut un sourire rapide et un petit geste de la main en direction de la jolie jeune fille en chapeau de dentelle :

- Par là, mademoiselle, par là ! Et surtout ne vous écartez pas de ce chemin. L'artillerie ennemie respecte le drapeau blanc, mais partout ailleurs on n'est jamais à l'abri d'un mauvais coup. Allons, allons, où vas-tu, bougre de crétin ! J'ai dit les obus de quatre livres au sixième !

Varia toucha les rênes du gentil petit cheval roux emprunté à l'infirmerie et prit la direction du drapeau tout en jetant autour d'elle des regards curieux.

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Au pied de la chaîne de collines derrière lesquelles s'étendaient les abords de Plevna, toute la plaine était parsemée de petits îlots. C'était l'infanterie qui, déployée en compagnies, attendait dans l'herbe l'ordre d'attaquer. Les soldats échangeaient quelques mots à voix basse, de loin en loin se faisait entendre un rire plus fort qui sonnait faux. Les officiers, regroupés à plusieurs, fumaient. Les uns et les autres accompagnaient Varia qui passait en amazone sous les regards étonnés et méfiants, comme si elle avait été un être d'un monde différent et irréel. Devant cette campagne tout en mouvements et en bruissements, la jeune fille ressentit un malaise. Elle vit très distinctement l'ange de la mort voler au-dessus de l'herbe poussiéreuse, examinant les hommes et marquant certains visages de son sceau invisible.

Donnant du talon à son cheval, elle traversa au plus vite cette sinistre salle d'attente.

Au poste d'observation, en revanche, chacun était excité et rempli d'une attente joyeuse. Il régnait une atmosphère de pique-nique, et certains d'ailleurs, ayant pris place autour de nappes blanches posées par terre, étaient occupés à manger de bon appétit.

Elle fut accueillie par Paladin qui venait de regagner le camp et qui était aussi émoustillé que les autres :

- Je commençais à me demander si vous alliez venir !

Varia remarqua qu'il avait aux pieds ses célèbres bottes rousses.

- Nous sommes là comme des imbéciles depuis le lever du soleil, tandis que les officiers russes

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n'ont commencé à arriver que vers midi. Monsieur Kazanzakis nous a fait la grâce de venir nous rejoindre il y a un quart d'heure, et c'est lui qui nous a appris que l'attaque n'allait commencer qu'à trois heures. (Le journaliste était d'excellente humeur et n'avait visiblement nulle envie de se taire.) Je vois que vous aussi, vous connaissiez ces dispositions d'avance. Ce n'est pas bien, mademoiselle Barbara, vous auriez pu m'avertir en ami. Savez-vous que je me suis levé à quatre heures du matin et que, pour moi, c'est pire que la mort ?

Le Français aida la jeune fille à descendre de son cheval, l'installa sur une chaise pliante et se lança dans des explications.

- Tenez, là-bas, sur la hauteur qui nous fait face, ce sont les positions fortes des Turcs. Vous voyez les obus qui éclatent et qui font comme des fontaines. C'est là le point central de leur position. L'armée russo-roumaine s'est étirée en une ligne droite d'une quinzaine de kilomètres, mais d'ici nous ne pouvons voir qu'une partie de cet énorme dispositif. Regardez cette colline arrondie. Non, pas celle-là, l'autre sur laquelle vous voyez une tente blanche. C'est le point de commandement, le quartier général provisoire. C'est là que se tiennent le prince Karl de Roumanie, commandant du détachement occidental, le grand-duc Nikolaï, commandant en chef, et l'empereur Alexandre lui-même. Oh ! ça y est, ils lancent des fusées ! Quel beau spectacle, non !

Au-dessus de la plaine vide qui séparait les armées ennemies, des bandes de fumée dessinèrent des arcs pointus, comme si quelqu'un avait découpé le ciel en tranches, comme une pastèque

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ou une brioche. Varia leva la tête et vit très haut en l'air trois ballons de couleur. Le premier était tout proche, le second plus loin, au-dessus du quartier général de l'empereur, le troisième, lui, était à la ligne d'horizon.

- Ce sont des ballons grâce auxquels on corrige le tir de l'artillerie par le moyen de petits fanions qui servent de repères, expliqua Kazanzakis qui venait de s'approcher.

Le gendarme était encore plus désagréable à regarder que d'habitude. D'excitation, il faisait craquer ses doigts, ses narines se dilataient nerveusement. Le vampire percevait une odeur de sang humain ! Varia tira ostensiblement sa chaise plus loin, mais le lieutenant-colonel fit mine de ne pas remarquer sa manouvre et revint vers elle, le doigt pointé dans la direction où, derrière la rangée de collines, le fracas des armes était le plus fort.

- Notre ami commun Sobolev a fait des siennes comme d'habitude. Selon le plan, son rôle était de retenir l'attention de la redoute de Krichine, pendant que l'essentiel des troupes allaient frapper au centre. Mais le vaniteux n'a pas eu la patience d'attendre. Faisant fi des instructions, il s'est lancé dès le matin dans une attaque frontale. Non seulement il a perdu contact avec le reste de l'armée dont il est coupé par la cavalerie turque, mais il risque d'avoir compromis toute l'opération. Qu'est-ce qu'il va prendre !

Kazanzakis tira de sa poche sa montre en or, arracha son képi d'un geste qui dénotait l'émotion et fit le signe de croix.

- Il est trois heures. Ils vont monter à l'attaque.