Le général froissa la lettre qu'il jeta par terre d'un geste nerveux et qui alla rouler sous les pieds du commandant de la prison, glacé dans un garde-à-vous sans faute.
- Er... Eraste Pet...rovitch, comment cela, finit par bredouiller à grand-peine Varia. Pétia ?
- Capitaine, qu'en est-il de lablokov ? Il est mort ?
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- Pensez donc, ils ne sont même pas capables de faire un vrai noud coulant ! glapit-il. On l'a décroché, et on est en train de le ramener à la vie.
Varia repoussa Fandorine et courut à la porte. Là elle se heurta au chambranle et, sortant sur le perron, fut obligée de s'arrêter, aveuglée par le soleil. Le conseiller titulaire était de nouveau à ses côtés.
- Varvara Andréevna, calmez-vous, c'est fini. On va y aller tout de suite tous les deux. Reprenez seulement votre souffle, vous êtes pâle comme un linceul.
Il prit très précautionneusement la jeune fille par le coude, mais, d'une manière étrange, ce contact pourtant si délicat provoqua chez Varia une bouffée de dégoût incoercible. Elle se plia en deux et vomit d'abondance juste sur les chaussures d'Eraste Pétro-vitch. Après cela elle s'assit sur les marches et essaya de comprendre pourquoi la terre se tenait à la diagonale sans que personne n'en dévale.
Quelque chose d'agréable vint se poser sur son front, quelque chose de glacé, Varia en mugit de plaisir.
- Il ne manquait plus que cela, fit la voix sonore de Fandorine. Elle a le typhus.
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Daily Post (Londres) 9 décembre (27 novembre)
Ces deux derniers mois, c'est en fait le vieux général Totleben, dont on connaît la grande expérience et dont les Britanniques ont retenu le nom après la campagne de Sébastopol, qui dirige le siège de Plevna. Ingénieur plutôt que meneur d'hommes, Totleben a abandonné la tactique des attaques frontales, préférant soumettre l'armée d'Osman Pacha à un blocus en règle. Les Russes ont perdu énormément de temps, et Totleben s'est trouvé à ce sujet l'objet de violentes critiques, mais aujourd'hui il faut reconnaître que le prudent technicien a eu raison. Il y a un mois, les Turcs ont été définitivement coupés de Sofia, et, depuis, à Plevna, c'est la famine et les munitions manquent. On parle de plus en plus souvent de Totleben comme d'un second Koutou-zov (feld-maréchal russe ayant, en 1812, épuisé les forces de Napoléon en se repliant sans cesse. Note de la rédaction). On s'attend d'un jour à l'autre à une capitulation d'Osman avec son armée de cinquante mille hommes.
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Par une journée froide et désagréable (ciel gris, bruine glacée, boue gluante), Varia revenait à l'armée dans une voiture de louage. Elle était restée un mois entier à l'hôpital épidémiologique de Tyr-novsk où elle aurait tout aussi bien pu mourir, car nombreux étaient ceux qui mouraient du typhus, mais bon, tout s'était bien passé. Après cela elle était restée deux mois à se morfondre d'ennui en attendant que ses cheveux repoussent : elle ne pouvait tout de même pas revenir tondue comme une Tatare. Mais ses maudits cheveux y avaient mis le temps, maintenant encore ils ne se laissaient pas coiffer et se dressaient en brosse. Cela lui faisait une tête pas possible, mais sa patience était à bout - encore une semaine d'inaction, et elle serait tout simplement devenue folle à déambuler dans les ruelles pentues de la petite ville qu'elle ne supportait plus.
Pétia avait tout de même réussi à venir la voir une fois. L'instruction de son affaire n'était pas terminée, mais il n'était plus en prison, il travaillait. L'armée avait grossi, et l'on manquait de chif-freurs. Il avait beaucoup changé : devenu très maigre, il portait maintenant une large barbe rare qui ne lui allait pas du tout, et tous les trois mots il mentionnait Dieu ou le service du peuple. Varia avait surtout été bouleversée de voir qu'en arrivant, son fiancé l'avait embrassée sur le front. Pourquoi ce geste qu'on a pour un mort dans son cercueil ? Etait-elle vraiment devenue si laide ?
La route de Tyrnovsk était encombrée de convois, et la voiture n'avançait pas, c'est pourquoi Varia, en qualité d'habituée de la région, demanda au cocher de prendre par le sud en contournant le
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camp. C'était plus long, le chemin était mauvais, mais on allait pouvoir aller plus vite.
La voie étant libre, le petit cheval trotta plus allègrement. La pluie aussi avait presque cessé. Encore une heure ou deux, et je serai à la maison. Varia eut un ricanement. Tu parles d'une maison ! Une tente humide, exposée à tous les vents !
Passé Lovtcha, ils commencèrent à rencontrer des cavaliers solitaires qui étaient surtout des four-rageurs ou des ordonnances, mais bientôt Varia aperçut une première connaissance.
Une silhouette dégingandée en haut-de-forme et en redingote, juchée tant bien que mal sur une pauvre jument rousse toute tristounette, il n'y avait pas à s'y méprendre, c'était McLaughlin ! Varia eut un sentiment de déjà-vu : le jour de la troisième bataille de Plevna, elle revenait de la même façon vers le camp quand elle avait rencontré l'Irlandais. La différence, c'est qu'alors il faisait chaud, en plus elle devait certainement avoir meilleure allure.
Finalement, c'était une bonne chose que de se montrer à McLaughlin en premier. L'Irlandais était un homme direct, sans ruses ni faux-fuyants, et sa réaction lui ferait tout de suite comprendre si elle pouvait aller dans le monde avec des cheveux pareils ou s'il valait mieux faire demi-tour. En outre, il allait pouvoir lui donner des nouvelles...
Varia arracha courageusement son chapeau, laissant apparaître sa brosse qui lui faisait tellement honte. Tant qu'à vérifier, mieux valait le faire correctement.
- Monsieur McLaughlin ! lança-t-elle d'une voix forte en se soulevant sur son siège quand sa voiture parvint à la hauteur du correspondant. C'est moi ! Où dirigez-vous vos pas ?
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L'Irlandais tourna la tête et souleva son haut-de-forme.
- Oh, mademoiselle Varia ! Je suis heureux de vous voir en bonne santé. Ce sont des considérations d'hygiène qui les ont amenés à vous tailler les cheveux de la sorte ? Vous êtes méconnaissable !
Varia eut l'impression que tout en elle se déchirait.
- C'est horrible ? demanda-t-elle d'une voix étranglée. McLaughlin s'empressa de la rassurer :
- Pas du tout ! Mais comme ça vous ressemblez beaucoup plus à un jeune garçon que lors de notre première rencontre.
- Nous allons dans la même direction? demanda-t-elle. Alors montez avec moi, on pourra bavarder. En plus votre cheval n'est pas ce que l'on fait de mieux !
- C'est une horrible haridelle. Ma Bessy n'a rien trouvé de mieux que de se faire engrosser par le poulain d'un dragon, et aujourd'hui elle est ronde comme une barrique. Par-dessus le marché, Frolka, le palefrenier de l'état-major, ne m'aime pas parce que, pour des raisons de principe, je ne lui donne jamais de pots-de-vin (na tchaï, " pour prendre le thé ", comme vous dites), alors il me refile de ces rosses ! On se demande où il va les chercher ! Pourtant j'ai une mission secrète de la plus haute importance à remplir.
McLaughlin se tut d'un air significatif, mais on voyait bien qu'il n'en pouvait plus de garder son secret.
Etant donné l'habituelle réserve de l'Irlandais, c'était surprenant, et on avait l'impression que le
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journaliste venait en effet d'apprendre quelque chose de capital.
- Mais venez donc vous asseoir une minute, fit Varia d'une manière cauteleuse. Laissez le pauvre animal se reposer un peu. Et puis j'ai là des petits pâtés à la confiture et une bouteille thermos qui contient du café avec du rhum...
McLaughlin tira de sa poche une montre à chaîne en argent.