Le marshal ne se vexa pas le moins du monde. Au contraire, son visage s’illumina et il se rassit.
— Ça, tant que vous voulez. (Il sortit du tiroir de son bureau deux étoiles en fer-blanc, qu’il posa sur la table.) Eh bien, levez chacun la main droite et répétez après moi : « Je jure de respecter pieusement les lois fédérales et les lois de l’Etat du Wyoming. Je jure de ne pas outrepasser les pouvoirs qui me sont conférés. Je jure… »
— La ferme, l’interrompit le « pink », poussant les deux étoiles vers Fandorine. Et maintenant, va au diable.
Ramassant son chapeau, O’Perry se rua dehors.
— Qu’est-ce que cela s-signifie ?
Eraste Pétrovitch ramassa une des étoiles et l’examina. Il y était inscrit « Deputy Marshal ».
— Le marshal a le droit d’assermenter autant de deputy marshals, c’est-à-dire d’assistants, qu’il le veut. Et ceux-là ont, à leur tour, le droit de constituer des posse.
— Des quoi ? demanda Fandorine, ignorant de quoi il était question.
— Des posse. Disons des détachements de défenseurs de la loi bénévoles.
Ce mot charmant doit venir du latin posse comitatus12, supposa Eraste Pétrovitch.
Scott cracha derrière le marshal parti en courant.
— De toute façon on n’aurait rien obtenu de plus de Ned. Seulement, avec ça on ne va pas aller loin.
— Pourquoi ?
— Personne ne te suivra. Ici, tu es un étranger.
Ils sortirent, laissant ouverte la porte du bureau. De toute manière, il n’y avait rien à voler.
— Et t-toi ?
— Moi, sans doute qu’on me suivrait. Si je promettais une bonne prime et une bringue par-dessus le marché. Mais je ne peux pas être assistant marshal. Premièrement, pour nous, les « pinks », ce n’est pas autorisé. Deuxièmement, je te l’ai dit : je n’ai pas envie de me prendre une balle dans la peau. A deux contre toute une bande ? Pour rien au monde !
Des heures perdues pour rien ! pensa Eraste Pétrovitch. Le temps de revenir de la vallée, d’essayer de convaincre le marshal… Dans deux heures environ, il ferait nuit.
— Pas à deux. Et d’un. Tu n’auras pas à te mettre en danger. Et de deux. Trois, je t-triple ton salaire. Maintenant, on y va !
Scott le regarda avec étonnement.
— A ce que je vois, les rôles sont inversés. C’est de nouveau toi le patron. Eh bien, tes trois points me plaisent assez. Mais il me semble que, pour aujourd’hui, il est déjà tard.
— Peu importe, on peut très bien boucher le passage à la lumière de la lune.
En guise de réponse, Melvin saisit un revolver à long canon, visa en l’air et tira. Aucun bruit ne se fit entendre.
— Trop tard, je te dis. Nous irons demain, quand j’aurai dormi mon content.
Fandorine, irrité, tordit la bouche, mais il n’y avait rien à faire. Il dépendait de cet homme.
— A qu-quelle heure ?
— Je n’ai pas de montre.
— Et ça, c’est quoi ? demanda Eraste Pétrovitch en montrant la chaîne en or qui pendait à la poche de gilet du « pink ».
Scott déclara tristement :
— J’ai accumulé assez d’argent pour la chaîne, mais pas encore pour la montre. Dès que le soleil se lève, on se retrouve devant la dernière maison.
Il bâilla, fit un geste d’adieu de la main et, traînant les pieds de fatigue, il prit la direction de son magasin.
A la vue de son locataire, le portier prononça les mêmes mots que la fois précédente :
— Il y a un mot écrit en pattes de mouche de la part de votre Chinois.
— Il est japonais, corrigea mécaniquement Eraste Pétrovitch tout en dépliant la feuille.
Cette fois, le message était des plus laconiques :
Avons déménagé à la sakaya.
La sakaya était l’endroit où l’on vendait le saké. Il s’agissait donc du saloon.
La poussière et plus encore les gesticulations au bord du précipice avaient rendu définitivement immettable le costume initialement blanc. Il fallait se changer et mettre le noir.
La nuit précédente, Fandorine n’avait pas fermé l’śil et il n’avait rien avalé de toute la journée. S’il arriverait à dormir un peu, pour l’instant il l’ignorait, mais pourquoi ne pas manger un morceau maintenant ?
Lavé et rasé, il traversa la rue et entra à la Tête d’Indien.
L’endroit était peuplé et bruyant, au comptoir des bergers riaient aux éclats et s’invectivaient. Ils regardèrent Eraste Pétrovitch sans animosité : s’il n’était pas devenu des leurs, il avait cessé d’être un intrus.
Le patron, voyant un nouvel étui de revolver à la ceinture de l’étranger, dit d’un ton approbateur :
— Un « russian » ? C’est tout de même autre chose. Ça fait tout de suite plus sérieux. Vous prenez quoi ?
La seule chose non suspecte dans le menu crasseux qu’on lui tendit était les śufs. Eraste Pétrovitch en commanda une demi-douzaine, crus (le meilleur moyen pour reconstituer ses forces), ainsi que du pain et un bol de thé.
— Vous n’êtes pas comme votre Chinois, loin de là. Il a engouffré deux steaks, une grosse tranche de saucisson grillé et une dizaine de pains. Et maintenant, il roupille dans son coin.
Le patron, admiratif, indiqua Massa tout au fond de la salle. Renversé contre le dossier de sa chaise et son chapeau rabattu sur les yeux, celui-ci faisait mine de dormir.
— Il est japonais, dit Fandorine avant d’aller s’asseoir à côté de son valet de chambre.
Washington Reed était là, lui aussi, deux tables plus loin. Il jouait aux dés avec un berger. Sur la table, devant le nègre, trois malheureuses pièces se battaient en duel, tandis que devant son partenaire s’entassait une montagne de pièces et de billets.
— C’est bon, tu p-peux arrêter. De toute façon, avec ta tête et ton appétit, tu ne risques pas de passer inaperçu.
Massa se redressa.
— Permettez-moi de vous faire mon rapport, maître. L’homme noir a dormi dans la grange jusqu’à trois heures. Ensuite il s’est immédiatement rendu ici. D’abord il avait beaucoup d’argent. Ensuite presque plus. Ensuite il a un peu gagné. Et maintenant il perd de nouveau.
— C’est tout ?
— Absolument tout, maître.
On apporta les śufs. Eraste Pétrovitch les goba les uns après les autres. Les fit passer avec un morceau de pain. Il huma le thé et renonça à le boire. Il se leva.
— Si j’en juge par tes yeux b-bouffis, tu oublies de me dire que tu as également pas mal dormi. Pour ma part, je ne tiens plus debout. Je serai dans ma chambre. Je vais laisser la fenêtre ouverte. S’il se passe quelque chose d’intéressant, préviens-moi par un signal.
— Le ruri, ça ira ? demanda Massa.
Le ruri était un petit oiseau japonais d’une magnifique teinte azurée. Son chant n’était pas particulièrement beau, mais en revanche on ne pouvait le confondre avec rien d’autre. Et surtout, il n’y avait pas de ruri dans le Wyoming.
Le ruri se mit à gazouiller au plus mauvais moment, empêchant Fandorine de voir la fin de son rêve enchanteur. Il était un frère célestin vivant paisiblement dans une vallée paradisiaque, entouré des femmes qui, à différentes époques de sa vie, lui avaient offert leur amour. Telles des sśurs, elles étaient tendres les unes avec les autres, et toutes étaient heureuses d’être ensemble.
La conscience disciplinée d’Eraste Pétrovitch refusait de se réveiller quand sous la fenêtre hennissaient des chevaux ou se bagarraient des cow-boys avinés, mais elle réagit instantanément au cri discret et ingrat de la fausse mésange bleue.
Fandorine s’assit sur le lit, ouvrit les yeux et vit par la fenêtre qu’il faisait nuit noire.