L’oiseau japonais fit de nouveau entendre un pépiement.
Eraste Pétrovitch se pencha à la fenêtre.
La rue était déserte. On n’y voyait goutte. Même aux fenêtres du saloon, la lumière était éteinte.
De l’obscurité montèrent deux nouveaux trilles courts et mécontents. Cela signifiait : « Vite, maître ! Qu’est-ce que vous fichez ? »
Dans la mesure où il s’était couché sans se déshabiller ni se déchausser, Fandorine n’eut qu’à sauter par la fenêtre. Après un vol court et rafraîchissant depuis le premier étage, l’atterrissage tout en souplesse acheva de le réveiller.
Massa apparut comme un diable sortant de sa boîte.
— Maître, il a perdu jusqu’au dernier cent. Il est resté à boire tout seul. Il est sorti du saloon l’avant-dernier. Et le dernier, ç’a été moi. Le patron a fermé derrière mon dos.
— Pourquoi n’as-tu pas suivi Reed ?
— Parce qu’il va bientôt revenir ici. Dans le saloon, alors qu’il ne restait presque plus personne et que le patron avait le dos tourné, l’homme noir a en douce soulevé l’espagnolette de la fenêtre, et du coup la fenêtre est restée ouverte. C’est pour pouvoir plus tard s’y glisser depuis l’extérieur.
Eraste Pétrovitch se fâcha :
— Reed n’a pas d’argent pour se payer à boire. Il a l’intention de rafler une bouteille ou deux pendant que le patron n’est pas là. Et c’est pour ça que tu m’as réveillé ? Et moi qui rêvais que j’étais un frère célestin.
A ces mots, Massa fit claquer sa langue avec envie.
— Chut ! lui intima Fandorine en se collant contre le mur. Le voilà !
Près de la terrasse du saloon on entendit un frôlement, une ombre furtive sauta par-dessus la balustrade. Une fenêtre grinça.
Pendant environ deux minutes, il n’y eut plus aucun bruit. Puis l’homme repassa la fenêtre en sens inverse, mais maintenant il se mouvait lentement et précautionneusement, serrant contre sa poitrine un objet de grande taille et, visiblement, assez lourd. Il heurta le rebord de la fenêtre, et l’on perçut un bruit de verre et de liquide.
— Oh là, il a escamoté une pleine bonbonne de gnôle, murmura Massa. Et maintenant, il va se soûler à mort.
Le voleur s’accroupit et fourra son butin dans un sac, de toute évidence préparé d’avance.
— Maître, qu’est-ce qu’il fait ?
— Je l’ignore. Mais nous allons t-tout de suite le savoir.
Eraste Pétrovitch traversa la rue à la hâte et alluma sa lampe de poche.
Aveuglé par la lumière éblouissante, Washington Reed se tourna, le blanc de ses yeux éperdus étincelant dans la nuit.
— Eh, l’homme, qui tu es ? Je ne te vois pas. Ne tire pas ! Regarde, mon revolver est dans son étui et voici mes mains ! Tu as déjà sorti le tien, je parie…
— Non. Mais mon coéquipier vous tient en joue. (Fandorine s’approcha tout près.) Allez, montrez ce que vous avez là.
Toujours accroupi, Reed essaya de s’écarter du sac.
— Je vous reconnais à votre voix. Vous êtes le gentleman de l’Est qui a un petit pistolet marrant. Ecoutez, sir, je n’ai rien fait de mal. Je vous serais très reconnaissant si ce petit incident restait entre nous. Ici, les gens ne se conduisent pas trop mal avec moi, mais si jamais il leur vient à l’idée que je suis un sorcier… Déjà que ce n’est pas simple pour un Noir de vivre parmi les Blancs…
Tout en prononçant ces mots, le nègre bougeait rapidement sa tête d’un côté et de l’autre, essayant de repérer le deuxième homme.
— Massa, fais du b-bruit, sinon monsieur Reed va croire que je bluffe et essayer de me tuer. Il manie le revolver avec beaucoup d’habileté.
Un toussotement menaçant brisa le silence.
— Vous avez tort de penser cela de moi, sir ! Le vieux Washington Reed n’a jamais tué personne. Je ne suis pas un assassin. C’est vrai, je tire bien. Mais même pendant la guerre quand je servais dans un détachement de snipers, je n’ai jamais tiré que dans les jambes. Je suis depuis trente ans dans l’Ouest, j’ai transpercé quelques dizaines de mains qui se tendaient mal à propos vers une arme, mais je n’ai jamais ôté la vie à personne. Vous pouvez demander à n’importe qui.
— Assez bavardé ! lui lança Fandorine. Montrez ce que vous avez volé !
Reed se signa et sortit du sac une grosse bonbonne en verre, celle-là même qui trônait au-dessus du comptoir, entourée de tresses de piments et d’oignons.
— Du chou mariné, mais pour quoi faire ?!
La lampe éclaira mieux la bonbonne. Le faisceau vacilla. Eraste Pétrovitch fit malgré lui un pas en arrière.
Ce n’était pas du chou, mais une tête humaine. Sur le visage gris aux yeux tristement fermés se détachaient un large nez busqué et une immense bouche. Les cheveux noirs pendaient en touffes désordonnées, le cou se terminait par des lambeaux de chair.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?!
— Tout le monde le sait, murmura Reed avec recueillement. C’est la tête de l’Indien. Du fameux Roc Brisé. Voilà treize ans qu’elle trône au-dessus du comptoir. Ne vous trompez pas, ce n’est pas pour faire de la sorcellerie que je l’ai fauchée. C’est pour une bonne et, peut-on même dire, pour une noble cause. Mais si vous l’ordonnez, je la remets à sa place.
Désormais, le tableau s’éclaircissait. C’était donc pour ce travail que les célestins avaient payé la rondelette somme de soixante dollars.
— Est-il possible que vous croyiez à cette histoire de f-fantôme qui cherche sa tête ? Ou bien avez-vous simplement décidé de tirer profit de la superstition ?
— Le chef indien a été vu ! Et plus d’une fois ! Et vous savez qu’il a déjà envoyé l’un des mormons en enfer.
En effet, pensa Eraste Pétrovitch. Le Cavalier sans Tête était peut-être une chimère, mais le cadavre dans la glacière était bel et bien réel. C’était quoi, cette diablerie !
Tout en regardant autour de lui, le nègre dit :
— Et ce n’est que le début, c’est moi qui vous le dis. Il ne nous lâchera pas tant qu’il n’aura pas eu ce qu’il voulait. Il faut rendre sa fichue caboche à Roc Brisé. Alors il se calmera et regagnera ses pénates. J’ai promis aux barbus de leur apporter la tête avant le lever du jour. Parce que le Cavalier sans Tête apparaît toujours à l’aube, au milieu des brumes. Vous ne me dénoncerez pas, sir ?
Cette sombre histoire n’avait pas de rapport direct avec la mission confiée par le colonel Star. De plus, la prochaine journée s’annonçait particulièrement chargée. Mais Fandorine ne supportait pas les énigmes non résolues. Surtout à caractère mystique.
Grâce à Dieu, il avait eu le temps de dormir un peu, et sa jument rousse était reposée.
— Je ne vous trahirai pas. Mieux, je v-vous accompagne.
— C’est vrai ? se réjouit Reed. Ah, ce que ce serait bien ! Pour être franc, j’ai une peur bleue à l’idée de devoir trimballer un tel fardeau à travers tout Dream Valley, surtout la nuit… Mais pourquoi cette envie subite ? Vous avez voulu vous moquer du vieux Wash, c’est ça ?
— Aucunement. J’ai envie de voir comment Roc Brisé va récupérer sa t-tête, déclara Eraste Pétrovitch avec le plus grand sérieux. Ce sera probablement un spectacle unique.
Le Noir parut pour de bon avoir repris courage.
— A deux, ça va, on peut le faire. A vrai dire, si je ne m’étais pas fait plumer aux dés et si les barbus ne m’avaient pas promis cent dollars de plus à la livraison, je crois que je les aurais roulés et que je n’y serais pas allé… Mais en bonne compagnie, c’est une autre affaire. Avec votre permission, je vais siffler ma Peggy. Elle est déjà sellée…