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Fandorine se tourna et dit en japonais :

— Amène ma jument. N’oublie pas de fixer le fusil à l’arrière de la selle. Au lever du jour, rejoins l’agent de Pinkerton à la sortie de la ville, devant la dernière maison. Nous nous retrouverons au village russe.

— Haï.

Massa sortit de son abri et s’inclina. En présence d’étrangers, il respectait strictement l’étiquette dans ses rapports avec son maître.

— Et puis encore une chose. On reprend du service. Comme assistants temporaires du chef de la police locale. Demain, nous accrocherons les insignes à nos vêtements.

Comme tout Japonais, Massa adorait les attributs du pouvoir, et il s’empara des étoiles en fer-blanc avec le plus extrême respect.

— Ç’aurait été mieux qu’on nous donne un uniforme et un sabre. Mais que peut-on attendre des Américains ? Je vais arranger ces armoiries. Elle vont briller comme de l’or, promit le valet de chambre.

Le cavalier sans tête

— … et donc, j’ai fui au Nord, j’en avais assez de trimer pour que dalle dans les plantations. Quand la guerre a commencé, j’ai enfilé la culotte rouge et je me suis enrôlé dans le premier régiment de Caroline du Sud, où on était tous des nègres. Ensuite, je suis parti pour l’Ouest. Là, j’ai commencé à conduire les troupeaux. Au Texas, des cow-boys noirs, il y en a tant et plus, c’est seulement ici qu’on me regarde avec des yeux ronds.

Washington Reed montait en amazone, les jambes croisées de surcroît. L’intelligente petite Peggy allait bon train, et pourtant c’est à peine si son maître se balançait. Elle se contentait de chauvir des oreilles, comme si elle écoutait le récit. Dans l’esprit d’Eraste Pétrovitch, s’insinua le soupçon que Reed lui racontait des bobards, même en l’absence d’autres auditeurs.

— J’ai même été chercheur d’or. J’ai lavé les paillettes dans les rivières, creusé dans les mines. Ah, il en est passé entre mes mains, de cette saleté jaune, mais il n’en est rien resté. Tout est parti dans les cartes et les dés, maudits soient-ils. Pourtant, je suis plutôt un gars qui a de la jugeote. Mais c’est plus fort que moi. Le jeu, c’est… (Reed écarta les mains poétiquement.) C’est comme le bonheur. Ou comme une femme d’une stupéfiante beauté qui te gratifie d’un unique regard, d’un sourire. Tu sais qu’elle ne t’appartiendra jamais et pourtant tu espères, tu te refuses à regarder les autres femmes. Après un tel sourire, tout le reste n’est que cendre et poussière. Hmm… (Il sourit tristement, sortit sa pipe taillée dans un épi de maïs.) Une seule fois dans ma vie j’ai vraiment eu du bol. Quand je m’étais assis à table, j’avais sur moi deux lingots, pour un total de cent cinquante dollars. Mais quand je me suis levé, c’est trois mille et quelque que j’ai ramassés dans mon chapeau. C’était en 74, dans les Black Hills, au plus fort de la fièvre de l’or. Je suis rentré chez moi, à Savannah, où je n’avais pas remis les pieds depuis l’époque de l’esclavage. Je roulais en carrosse blanc, avec une perle à la cravate, comme ton roi. Et j’ai proposé le mariage à la plus belle fille noire de tout l’Etat, une certaine miss Florence Dubois Franklin. Tu aurais vu cette beauté ! Ne sois pas jalouse, Peggy, tu n’étais pas encore née à cette époque.

— Elle a refusé ? demanda Fandorine.

Ils traversaient le Goulot de Bouteille, et Eraste Pétrovitch était légèrement en retrait, car il n’y avait pas assez de place pour chevaucher côte à côte.

— Elle a accepté. Il faut dire que je n’étais pas comme maintenant. Gai, beau, avec des médailles sur la poitrine (par la suite je les ai perdues au poker). Je vais aller à l’Ouest, je lui dis, je vais chercher un ranch, et quand j’aurai trouvé ce qu’il nous faut, je te ferai venir. Elle, elle me dit : va, je t’attendrai autant qu’il le faudra… Mais voilà, dès la première ville, je ne peux même pas me rappeler son nom, j’ai paumé tout mon argent en même temps que le carrosse, la perle de cravate et la cravate elle-même… Je ne suis plus jamais retourné à Savannah et je doute d’y revenir un jour. J’espère seulement que Florence Dubois Franklin ne m’a pas attendu trop longtemps…

Il baissa la tête, se mit à soupirer, et sa jument s’ébroua comme si elle avait senti l’humeur de son maître.

— Comment pouvez-vous vous passer d’étriers et d’éperons ? demanda Fandorine qui, depuis longtemps déjà, avait noté cette étrangeté. Vous les avez aussi perdus au jeu ?

— Avec une fille intelligente comme Peggy, je n’en ai pas besoin. Vous vous rendez compte, je ne touche même jamais à la bride. Je n’ai qu’à lui dire et elle fait. Et encore, pas besoin de parler, elle comprend tout d’elle-même. Vous ne me croyez pas ? Je vous parie un dollar que je lui dis « Peggy arrête-toi à cette pierre » et qu’elle s’arrête.

Eraste Pétrovitch se mit à rire.

— Allez, ma vieille, glissa Reed à l’oreille de sa jument. Tu vois cette grosse pierre qui ressemble à une tête de taureau ? Arrête-toi juste là.

Il devait y avoir un truc. Par exemple, il effleurait le flanc du cheval avec son talon et bien autre chose. Quoi qu’il en soit, à l’endroit désigné, Peggy s’arrêta, comme clouée sur place.

Le nègre passa ses bras autour du cou de la jument et l’embrassa.

— C’est le seul être au monde qui m’aime et me comprend. Vous savez ce qui me mine ? C’est la peur de mourir avant elle. Qui va récupérer ma Peggy ? Comment est-ce qu’on va la traiter ?

Les rochers s’écartèrent. Au-delà du bosquet, c’était déjà le territoire des célestins.

Dans la nuit noire, un silence particulier, funeste, pesait sur la vallée. Pas un feuillage qui frémisse, pas le moindre ruisseau qui murmure : pas un bruit. Seulement le martèlement des sabots.

Reed regardait de plus en plus souvent tout autour ; sa jument accéléra le pas et passa à un petit trot maladroit et saccadé.

Quand sur une branche, juste au-dessus des voyageurs, un grand duc se mit à hululer, le nègre porta la main à son cśur.

— Peggy, stop ! Ouf… (On entendait claquer les dents de Reed.) Vous savez quoi, sir ? Allez donc porter vous-même la bonbonne. Et nous partagerons en deux les cent dollars. C’est tout de même moi qui l’ai sortie du saloon, pas vrai ? Je n’irai pas plus loin. Je le sens au fond de moi, tout ça va mal finir.

Cinq minutes, sinon dix, passèrent à le convaincre de continuer.

Mais près du champ de maïs, alors que dans le ciel avançait un énorme nuage noir, Reed se mit de nouveau à trembler de peur.

— Faites comme vous voulez, mais moi je fais demi-tour ! Voilà le sac. Gardez tout l’argent, je n’en ai pas besoin !

Et Fandorine eut beau se démener, impossible de le faire repartir.

Heureusement, une idée salvatrice lui vint à l’esprit.

— Ecoutez, Reed, est-ce que vous avez des cartes ou des dés ?

— Je n’ai pas de cartes, mais j’ai des dés. Qu’est-ce que vous voulez en faire ? (Pour la énième fois, Washington essaya de desserrer les doigts d’Eraste Pétrovitch, qui tenaient fermement la bride de Peggy.) Mais lâchez-la, enfin !

— On j-joue ? Si vous gagnez, vous pouvez retourner à Splitstone. Je porte la tête aux célestins et les cent dollars sont à vous.

Wash avala bruyamment sa salive.

— Vous êtes le diable en personne. Pire que le Cavalier sans Tête… Mais comment jouer aux dés quand il fait nuit noire ?

— Vous savez bien que j’ai une lampe de poche.

… Une minute plus tard, ils avaient repris la route. Eraste Pétrovitch avait mis les petits cubes en os et le gobelet dans sa poche, convaincu qu’ils serviraient encore.

Jusqu’à l’arrivée dans la vallée, Reed n’avait cessé de jacasser, mais maintenant, c’était comme s’il avait perdu sa langue. S’il remuait les lèvres, aucun son n’en sortait : apparemment il disait des prières ou peut-être des incantations. Mais il n’essayait plus de déserter, car cela aurait signifié violer sa parole de joueur. Et quand bien même aurait-il misé sa propre vie et perdu, c’eût été pareil : dette de jeu, dette d’honneur.