Les portes de la forteresse des célestins étaient grandes ouvertes. A la rencontre de Reed qui chevauchait en tête, s’élancèrent ensemble les sept anciens.
— Pourquoi as-tu été si long ? cria Moroni. C’est bientôt l’aurore ! Tu l’as apportée ?
Il remarqua alors Fandorine et se troubla.
Ne faites pas attention à moi, indiqua par gestes Eraste Pétrovitch, mettant pied à terre et restant à l’écart.
Les anciens s’interrogèrent du regard.
— C’est même mieux comme ça, dit Razis. Un mécréant peut être utile.
L’apôtre, impatient, fit un pas en direction du nègre.
— Voici ton argent. Allez, montre !
— Admirez vous-même.
Avec précaution, Reed posa le sac par terre, prit les billets et, sans les regarder, les glissa sous sa veste, après quoi il se détourna. Même à la lueur blafarde des flambeaux, on pouvait voir que ses lèvres tremblaient.
Fandorine s’abstint de regarder la bonbonne et son affreux contenu (une fois suffisait). D’ailleurs, la réaction des célestins l’intéressait infiniment plus. Eraste Pétrovitch ne fut pas déçu.
Moroni dénoua le sac, sortit le récipient de verre et poussa un cri.
Un bruit de verre cassé, un clapotement, une chose lourde qui roule par terre. Les anciens firent un bond de côté.
Dans le silence lugubre, retentit la voix mélancolique de Wash :
— Vous avez fait tomber la tête de Roc Brisé, bande de crétins ? Vous allez le payer, maintenant. Chef indien, tu sais, je n’y suis pour rien. Au contraire, j’ai rapporté ce que tu cherches !
L’apôtre se ressaisit.
— Du calme ! Il aurait de toute façon fallu casser la bonbonne. Donnez-moi un chiffon. Et apportez quelque chose où la mettre. Un panier, par exemple. Non ! Dans la chapelle, il y a un plateau en argent, ce sera plus respectueux !
Quelqu’un partit à toutes jambes, tandis que quelqu’un d’autre ramassait la tête et l’essuyait.
Les autres entonnèrent un psaume.
— Eh, le nègre ! Combien tu prendrais pour porter la tête au canyon du Serpent ? demanda Razis d’un ton patelin. Tu veux trois cents… non, cinq cents dollars ? En or, ça te va ?
Reed toucha sa jument, laquelle bondit avec une vivacité inattendue et alla se poster à une vingtaine de pas.
— Voyez-moi ces malins ! cria-t-il à distance de sécurité. Et si le Cavalier sans Tête me reconnaît ? N’oublions pas que j’étais le seul Noir quand on l’a pendu. Je me tenais sur le côté, d’accord, mais quand même… Je n’accepterai pas pour tout l’or du monde ! C’est vous que ça intéresse, vous n’avez qu’à la porter vous-même.
— Mille ! lancèrent désespérément les anciens.
En guise de réponse, Reed fit reculer sa jument de dix pas supplémentaires, se fondant presque dans l’obscurité.
Eraste Pétrovitch hésita. Ce n’était pas tous les jours que l’on pouvait gagner mille dollars or en se donnant aussi peu de mal : il ne s’agissait finalement que d’une petite promenade (certes, chargé d’un fardeau des moins appétissants). Mais était-il admissible d’abuser de la peur de gens superstitieux ? Un homme d’honneur ne l’aurait vraisemblablement pas fait.
C’est alors qu’une meilleure idée vint à l’esprit de Fandorine. Une idée à laquelle Confucius lui-même n’aurait certainement rien trouvé de répréhensible.
— Messieurs, si vous couvrez cette ch-chose d’une serviette quelconque, je peux la porter jusqu’au canyon du Serpent. Je ne demande pas d’argent, mais un service en échange d’un service. Au matin, je partirai pour une expédition contre les bandits. J’ai besoin d’un solide posse. Des gens sachant manier le fusil. Si vous me donniez quinze, vingt hommes…
— Nous sommes vingt-huit hommes adultes ! s’écria Razis. Nous irons tous !
Un autre vint appuyer ses dires :
— On peut également prendre les gamins de plus de quinze ans, cela leur sera profitable. Ce qui fera pas loin de quarante cavaliers !
Et comme ça, on pourra faire d’une pierre deux coups, pensa Fandorine. Même trois. Sauver la jeune fille, chasser les bandits de la vallée, et, pour finir, arranger les relations entre les voisins. Le colonel Star serait satisfait.
Mais la proposition ne faisait pas l’unanimité parmi les anciens.
— Ça ne marchera pas, dit le père du jeune homme tué par le fantôme. Roc Brisé n’apparaîtra pas à un mécréant. Pire, ça va le mettre en boule. Et c’est sur nous que ça va retomber.
Ce fut Moroni en personne qui mit un point final à la discussion.
— Mathusalem a raison. C’est mal, pour nous gens de foi, de recourir à l’aide d’un mécréant. Le nègre aussi a raison. C’est nous que cela intéresse, c’est à nous de la porter.
Personne n’osa contredire l’apôtre. La décision était prise.
— Mais qui va s’en charger ? demanda Razis.
Et tous regardèrent avec crainte la tête posée sur un grand plateau d’argent dont les bords reflétaient la flamme en sinistres taches rouge sang.
— Moi, répondit brièvement Moroni en se signant. Qui d’autre ?
Eraste Pétrovitch le regarda avec admiration. Visiblement, ce n’était pas pour rien que les célestins avaient reconnu leur apôtre en ce petit barbu et quitté leurs pénates pour le suivre au diable. C’est comme cela que devait se conduire un vrai chef.
— Si je… si je ne reviens pas… (Moroni s’appliquait de toutes ses forces à parler d’une voix ferme.) Ce sera à toi de prendre le gouvernail, Razis. Et vous, frères, faites le serment de lui obéir comme vous m’avez obéi.
Les autres le regardèrent avec vénération et se contentèrent de s’incliner en signe d’obéissance.
Ils allèrent tous ensemble jusqu’à une petite chênaie au-delà de laquelle s’étendait le champ limité par le canyon. Du côté opposé, les rochers s’entassaient, mais leurs sommets se perdaient dans la brume. Le jour n’était pas levé, mais il était proche.
— Voilà, là-bas, l’arbre sec, montra Washington Reed.
A environ trois cents pas se découpait une forme noire. C’était apparemment là que se trouvait le bord du canyon.
Pâle et solennel, Moroni se tenait raide, portant devant lui le plateau sur lequel la tête coupée dessinait une tache sombre. On dirait un ambassadeur venu offrir la miche de pain de bienvenue, pensa Fandorine. Il ne manque que le sel.
— Surtout, ne pas dire de prières ni évoquer le nom du Christ, souffla Reed à l’apôtre. Si jamais il disparaît sans avoir récupéré sa tête, il faudra tout recommencer demain. Vous la portez là-bas, vous la déposez juste au pied de l’arbre et vous rappliquez. En courant si vous préférez, ça n’a pas d’importance. Ah oui, autre chose, n’oubliez pas de dire : « Ce n’est pas nous qui l’avons prise, mais c’est nous qui la rendons. »
D’un geste de la main, Moroni repoussa le conseilleur.
— Frères, un fusil ! Au cas où, je ne me rendrai pas sans combattre.
On tendit à l’apôtre un antique mousqueton à bouche évasée, dans laquelle il introduisit une énorme balle d’argent. Ses mains tremblaient. Fandorine reconnut une fois de plus la justesse de la maxime : le vrai courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité à la surmonter.
— Pas de fusil ! implora Wash. Ça ne fera qu’envenimer les choses !