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Mais l’apôtre ne l’écouta pas.

— Pour l’instant ne priez pas, dit-il aux frères en guise d’adieu. Vous prierez après.

Et, seul, il partit à travers champs. La brume qui s’étirait au-dessus de l’herbe lui monta d’abord jusqu’aux genoux, puis jusqu’à la taille, de sorte qu’il semblait traverser à gué un fleuve de lait.

— Il est à mi-chemin, dit Reed. Encore cinq minutes, et tout sera…

— Ahhhh ! s’écria l’un des anciens en pointant quelque chose au loin. Là-bas, c’est lui ! C’est lui !

Tous se tournèrent d’un bloc dans la direction indiquée ; un soupir collectif monta de l’assemblée.

Sur le côté, émergeant de l’obscurité vers où la nuit reculait, apparut un cavalier noir dont la cape volait au vent. Il montait un puissant cheval pommelé ; lui-même était d’une taille surnaturelle, mais sur ses épaules incroyablement larges il n’y avait rien : du vide !

Même Fandorine éprouva un malaise à la vue d’un tel spectacle, et quant aux célestins, ils prirent la poudre d’escampette avec force cris et gémissements. A côté d’Eraste Pétrovitch, ne resta que Washington Reed.

— Jette la tête ! Jette-la ! hurla-t-il à Moroni. Jette-la sinon tu es perdu !

L’apôtre se retourna, sans que l’on sache si c’était le cri ou le martèlement des sabots qui avait attiré son attention. Il vit le fantôme qui fonçait sur lui et se pétrifia.

— Ne reste pas immobile ! Lance le plateau et file ! s’égosilla Wash.

L’apôtre voulut faire demi-tour, mais le fantôme lui barrait déjà la route vers la chênaie. Alors, Moroni repartit en avant, tenant toujours le plateau devant lui. Le mousqueton chargé d’une balle en argent lui était manifestement sorti de l’esprit.

Eraste Pétrovitch s’élança vers son cheval et arracha le fusil de son étui.

Le nègre l’attrapa et tira sur ses bras :

— Mais enfin, qu’est-ce que vous faites ?! Vous êtes fou ?!

De toute façon, il n’avait déjà plus assez de temps pour viser.

Moroni courut jusqu’à l’arbre, devançant le cavalier de quelques secondes. Il se retourna, leva le plateau au-dessus de sa tête, mais ne put supporter l’abominable spectacle. Il recula, vacilla et bascula dans le précipice avec son fardeau.

Fandorine et Reed poussèrent un cri.

Arrivé au bord du canyon, le terrifiant cavalier fit cabrer son cheval truité et pivota. Telle une ombre noire, il longea furtivement le précipice et disparut dans la brume.

— Il est venu chercher sa tête, balbutia Reed. Si vous lui aviez tiré dessus, c’en était fini de nous.

Eraste Pétrovitch le repoussa, se rua en avant en direction de l’arbre.

Une lueur rosâtre commença à ruisseler du sommet de la montagne, tandis que la brume se dispersait à vue d’śil.

Mais les entrailles du canyon étaient encore plongées dans les ténèbres. Fandorine, penché, resta longuement à sonder l’obscurité, sans pouvoir toutefois distinguer le corps du malheureux Moroni. Quelque part, très loin en contrebas, on entendait seulement couler une eau vive.

Wash se tenait à distance. Il n’osait pas approcher de l’arbre.

— Que pensez-vous de ces traces ? lui demanda Eraste Pétrovitch, montrant des empreintes de sabots parfaitement nettes.

S’approchant avec précaution et, pour plus d’assurance, crachant par-dessus son épaule, le nègre déclara :

— Des clous à tête carrée ? C’est ainsi que les tribus Lakota ferraient leurs chevaux. Partons d’ici, d’accord ?

— Parce que les Indiens ferraient leurs chevaux ? s’étonna Fandorine.

Tout de même, le vieil autochtone devait le savoir mieux que lui.

Les traces de fers longeaient le canyon, puis se perdaient dans les cailloux. Si Melvin Scott avait été à proximité, Eraste Pétrovitch aurait sans doute pu continuer ses recherches, alors que Wash Reed ne lui était pas d’un grand secours. Il se traînait en arrière sur sa Peggy, essayant sans cesse de le convaincre de rentrer.

Finalement, il fallut capituler.

— Désormais, c’est Razis l’apôtre, et avec lui les rapports seront plus faciles qu’avec Moroni, dit Eraste Pétrovitch alors qu’ils approchaient des portes grandes ouvertes. Il va falloir sortir le corps du gouffre et, bien sûr, la tête. Si le courant ne l’a pas emportée. Demain matin, nous réitérerons l’expérience. Je m’en chargerai p-personellement. Mais en attendant, je vais profiter de la journée pour rendre visite aux Foulards noirs. Les célestins m’aideront. Et vous vous joindrez également à nous. Je vous paierai comme mister Scott : triple tarif, à savoir quinze dollars par jour.

— Ça marche, accepta facilement Reed.

A mesure que le soleil se levait et que le canyon du Serpent s’éloignait, il s’était montré de plus en plus gai.

— Où sont-ils tous passés ? Ils avaient tellement peur qu’ils sont allés se cacher sous les lits ? fit Wash en riant de ses dents blanches.

Effectivement, dans la cour de la forteresse, il n’y avait pas âme qui vive.

Les portes des maisons étaient ouvertes, çà et là traînaient des objets que d’ordinaire l’on ne s’attend pas à voir par terre : un bonnet d’enfant, un chapeau à bout pointu, une casserole, un vieux livre de prières.

On n’entendait pas une seule voix, mais de l’écurie provenait un meuglement prolongé et perplexe.

— Ils se sont enfuis ! cria Reed, sautant de cheval et se ruant dans la première maison.

Une minute plus tard, il passait la tête par la fenêtre.

— Ils ont tout abandonné et pris la poudre d’escampette ! Fichu Cavalier sans Tête ! C’est quand même fort, il est arrivé à mettre en fuite tout le village de mormons !

Ils firent le tour de la colonie et partout découvrirent des traces de départ précipité. Des poêles non éteints fumaient, quelque part sur un fourneau grésillait du lait débordé. Dans la chambre d’une des maisons volait du duvet provenant d’un édredon éventré – sans doute un objet précieux y était-il caché.

— A qui reviendront tous ces biens ? demanda Wash, tournant la tête en tous sens.

La vue des logis abandonnés l’effraya. Mais il faut dire que le spectacle était éprouvant.

— A personne, sans doute, se répondit à lui-même le Noir. Après une aussi terrible affaire, il y a peu de chance que quelqu’un ait envie de vivre ici. Et quant à nous deux, nous ferions mieux de filer sans demander notre reste. Vous savez quoi, sir ? Pour vos quinze dollars… J’ai changé d’avis. J’en ai une centaine, ça me suffit pour faire une partie ou deux. Jamais plus je ne remettrai les pieds à Dream Valley.

Il ne fallait en aucun cas laisser partir Reed. Désormais, après la soudaine désertion des célestins, chaque assistant valait de l’or pour Fandorine. Surtout s’il savait tenir un fusil.

— Vous dites que vous avez cent dollars ?

Eraste Pétrovitch sortit de sa poche le godet et les dés.

Le posse

Le posse constitué par Fandorine était imposant. De loin, on aurait cru toute une armée.

En tête se trouvaient les deux deputy marshals officiellement investis des pleins pouvoirs : Eraste Pétrovitch et Massa. Suivaient deux cavaliers, Melvin Scott et Washington Reed. A leur tenue en selle, aux chapeaux négligemment penchés, on voyait que c’était des gens sérieux, de vrais gunfighters. A bonne distance de l’avant-garde à cheval, suivait le gros des troupes, en formation d’infanterie. Toute la population adulte du Rayon de Lumière, quarante-sept canons de fusils. Ou, plus exactement, quarante-sept bâtons, car les communards avaient catégoriquement refusé de prendre en main des armes. De sorte que cette armée ne pouvait impressionner l’ennemi que de loin. On avait fait mettre des pantalons aux femmes et on les avait placées en queue de peloton. Tous étaient coiffés de chapeaux pointus (il y en avait autant qu’on voulait dans le village abandonné par les célestins).