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D’après les calculs de l’état-major général, composé d’Eraste Pétrovitch et de Scott, la ruse devait marcher. A condition de disposer les « fantassins » à l’arrière du détachement, avec ordre de ne pas se montrer. Il restait à espérer que l’on n’en arriverait pas à l’affrontement.

Fandorine était tendu et sombre : il sentait peser sur lui la responsabilité de ce qui pouvait arriver aux pacifistes que, quoi qu’on en dise, il avait entraînés dans une entreprise diablement dangereuse. Juché sur son poney, Massa, en revanche, rayonnait telle la pleine lune. Tout lui plaisait : le costume de cow-boy, le splendide paysage, la balade en plein air et, surtout, l’étoile. Il s’était échiné une heure entière sur les deux bouts de ferraille, qui brillaient maintenant à en faire mal aux yeux.

La paire qui suivait le Chevalier à la Triste Figure et son joyeux écuyer se présentait à peu près de la même façon : le « pink » était pâle et morose (non du fait de souffrances morales, il est vrai, mais d’une solide gueule de bois) ; le nègre était gai et souriant : les fantômes dormaient le jour, et les bandits, Wash n’en avait pas peur. La participation de Reed à l’expédition avait été pour Eraste Pétrovitch l’affaire de deux coups de dés. Après le premier, le Noir avait perdu ses cent dollars, après le deuxième, il s’était retrouvé parmi les volontaires. Ses cent dollars lui avaient été rendus en guise de consolation.

Toutefois, au milieu du parcours déjà, le plan de campagne commença à se fissurer.

Alors qu’il fredonnait quelque chanson légère, Washington Reed se tut brusquement et sauta de cheval.

Il se pencha vers le sol et pointa un doigt tremblant sur une empreinte de sabot.

— Regardez, les clous carrés ! Le Cavalier sans Tête est passé ici ! Il y a peu !

Scott s’accroupit, toucha la trace.

— Un grand cheval. Mais qui te dit que c’est le Cavalier sans Tête ?

— Je le sais…

Reed tremblait comme une feuille. Son visage était devenu terreux.

— Il est de mèche avec les Foulards noirs !

Ça se complique, comprit Eraste Pétrovitch avant de s’exclamer avec un faux entrain :

— Parfait, nous ferons d’une pierre deux coups !

Wash recula.

— Oui, mais sans moi. Je ne me suis pas fait embaucher pour me battre contre le Cavalier sans Tête. Peggy, ma vieille, on s’en va !

Inébranlable, il commença à redescendre le sentier. Sa jument grise se mit à trottiner derrière lui.

— Eh ! cria Eraste Pétrovitch. Et si on lançait les dés ? On joue ce que vous voulez !

De derrière le tournant, on entendit :

— Arrière, Satan !

C’est ainsi que la cavalerie de Fandorine perdit un quart de ses effectifs.

Cet événement n’eut pas pour effet de renforcer l’esprit combatif du détachement. Néanmoins l’on continua.

Vu l’étroitesse du chemin, le posse s’étirait en une longue file. Mais, avant d’atteindre le plateau, Eraste Pétrovitch rassembla ses troupes et leur expliqua une nouvelle fois ce qu’elles avaient à faire.

— Mesdames et m-messieurs ! Chacun de vous s’est vu attribuer un numéro. Les numéros pairs courent à droite, les numéro impairs à gauche. L’espace découvert est entièrement bordé de petits rochers. Cachez-vous derrière par groupes de deux ou de trois. Vous laissez dépasser vos bâtons et vous ne vous montrez sous aucun prétexte. C-compris ?

— Compris ! C’est clair ! répondit un chśur discordant où dominaient les voix de femmes.

Un mauvais pressentiment étreignit le cśur d’Eraste Pétrovitch. Mais il était trop tard pour changer de plan.

— En avant ! dit-il aux cavaliers tout en sortant un chiffon blanc.

Le moment le plus risqué de l’opération se situait maintenant. Si, voyant trois cavaliers et derrière eux des fantassins en train de prendre position, la sentinelle ouvrait le feu, il pouvait y avoir des victimes. Tout l’espoir reposait sur le drapeau blanc.

Fandorine galopa en avant en agitant son chiffon de toutes ses forces et en criant :

— Ne tirez pas ! Ne tirez pas ! Nous voulons discuter !

La sentinelle tira. Apparemment pas en direction des parlementaires, mais en l’air, pour donner l’alerte.

Scott rattrapa Fandorine.

— Ça suffit ! On met pied à terre ! cria-t-il en montrant un grand bloc de pierre au centre du plateau.

Cela avait été convenu d’avance. Tous les trois sautèrent de selle. Scott fit fuir les chevaux, qui repartirent au galop. On n’aurait plus besoin d’eux.

Collé à la paroi de pierre chauffée par le soleil, Eraste Pétrovitch regarda autour de lui et poussa un soupir de soulagement.

La première étape de l’opération s’était déroulée sans accroc.

Le point important stratégiquement, d’où seraient menées les négociations, était occupé. Les communards étaient tous indemnes et postés à l’abri derrière leurs rochers. On ne voyait pointer que les sommets de leurs chapeaux et de leurs bâtons. Même d’ici, on aurait cru des canons de fusils, à plus forte raison depuis la forteresse rocheuse.

— Nous allons attendre un peu, murmura Scott. Le temps que leur chef rapplique. Nous n’allons tout de même pas négocier avec la sentinelle…

A la jumelle, on voyait distinctement la tête de l’homme de guet qui dépassait d’une pierre : chapeau à large bord, foulard noir sur le visage. Le canon de sa Winchester allait de droite à gauche : l’homme était nerveux.

Environ cinq minutes plus tard, deux autres chapeaux apparurent à ses côtés.

— C’est le moment, dit Melvin, dont l’acuité visuelle n’avait rien à envier à la technique Zeiss. C’est toi qui discutes ?

— Mieux vaut que ce soit toi. Ils te connaissent sans doute.

Dans la main du « pink » apparut un porte-voix en cuir. Après s’être éclairci la voix et avoir bu une gorgée à la bouteille, Scott se mit à hurler si fort qu’Eraste Pétrovitch en eut l’oreille brisée.

— Hé, vous autres, bande de bâtards ! C’est Melvin Scott de l’agence Pinkerton qui vous parle. J’ai avec moi deux assistants marshals et un posse d’une cinquantaine d’hommes ! Vous ne pouvez pas vous échapper d’une telle souricière ! Sortez un par un, les mains en l’air !

Aucune réponse. Deux chapeaux disparurent, un seul resta.

— Pour les mains en l’air, vous n’auriez pas dû, dit Fandorine, mécontent. C’est quelque chose qu’ils n’accepteront jamais. Nous nous étions pourtant mis d’accord sur tout ! Ils doivent rendre la jeune fille et quitter la v-vallée !

— Ce n’est tout de même pas toi qui vas m’apprendre comment négocier avec des bandits. (Scott secoua la bouteille et prit l’air affligé : il ne restait plus qu’un petit fond de whisky.) Tu exiges un dollar pour avoir dix cents. Ce sont les lois du commerce.

Sur le rempart, on vit s’agiter un chiffon.

— Eh, Scott ! Si tu veux parler sérieusement, venez jusqu’ici ! A deux !

— Pourquoi à deux ? demanda Eraste Pétrovitch.

— C’est toujours comme ça qu’on procède. L’un marchande, l’autre fait des allers et retours pour rendre compte au chef. On peut évidemment leur dire de venir ici, mais c’est risqué. Dieu nous garde qu’ils voient de près ce qu’on a comme posse. Ce serait la fin de tout.

La remarque était sensée.

— S’il faut deux personnes, j’y vais avec Massa. Toi, tu restes ici.

— D’accord. On ne peut quand même pas faire passer le Chinois pour le chef.