Выбрать главу

— Il est japonais.

— Quelle différence ? Seulement, prends garde : en aucun cas ils ne doivent deviner que c’est toi qui es aux commandes. Sinon, ils ne vous lâcheront plus. Qu’ils pensent que c’est Melvin Scott qui a amené un posse.

Fandorine et Massa sortirent à découvert. Alors qu’ils se dirigeaient vers les Deux Doigts, le valet de chambre dit :

— C’est très bien, maître, qu’on ait ici pour habitude de faire appel à deux délégués pour discuter. On pourra peut-être se débrouiller tout seuls avec les gens au furosiki noir. S’ils sont moins de dix.

Il apparut que, dans le rocher où avait été ménagée la niche de la sentinelle, des marches grossières avaient été taillées.

— Posez vos armes par terre, et faites en sorte que je vous voie faire ! cria-t-on d’en haut. Ensuite montez !

Eraste Pétrovitch posa par terre son revolver « russe », Massa, sa courte épée.

— Dis donc, le bridé, et l’autre étui ?

— Dedans, il y a seulement des baguettes pour mandzer le liz.

Massa dégrafa son étui à revolver et montra les deux baguettes de bois qui en sortaient.

Ils entamèrent l’ascension.

— Attention, pas de mauvais tours ! Laissez vos mains en vue ! Je vous ai dans ma ligne de mire ! criaillait toujours la même voix.

A une vingtaine de mètres du sol, le rocher présentait un creux, comme une cavité dans une dent pourrie.

Ce parfait abri naturel avait été agrandi et aménagé afin d’assurer à la sentinelle à la fois la sécurité et un angle de vue idéal. S’y trouvaient une chaise en bois et un récipient contenant de l’eau. Le sol était jonché de mégots. Un fusil était appuyé contre la paroi.

Un homme au chapeau ramené sur le visage tenait deux revolvers pointés sur les négociateurs. Au-dessus du foulard noir, on distinguait des yeux marron sur le qui-vive.

— Par là, l’un après l’autre et doucement, très doucement.

D’un mouvement du menton, il indiqua un endroit sur le côté. Au fond, apparaissaient d’autres marches rudimentaires.

Eraste Pétrovitch s’y dirigea le premier.

Il apparut que le poste de guet n’était qu’à mi-pente. Un escalier, taillé dans la roche sur le versant invisible depuis la plaine, conduisait au sommet.

De là, le regard englobait le « boyau », dont l’entrée était gardée par les Deux Doigts. C’était un étroit passage qui s’encastrait dans la montagne. A l’autre extrémité, se trouvaient une baraque en planches, un corral avec des chevaux et un trou noir percé dans la pente : l’entrée de la mine abandonnée, sans doute.

Les marches conduisaient à un palier plat et uniforme d’une douzaine de pas de diamètre, entouré d’un semblant de parapet. Là, attendaient deux autres individus aux visages dissimulés sous des foulards : le premier avait des yeux bleus et le front lisse d’un jeune homme ; le second avait un seul śil, noir et menaçant, tandis qu’un renfoncement occupait la place de l’autre śil.

— Tu as mal cherché, Dick, fit le borgne, s’adressant à celui qui les avait escortés. Sous le pan de sa redingote, le beau gosse a un Derringer. Le Chinetoque a un couteau dans sa botte et une saloperie quelconque dans son étui droit.

— Je ne suis pas Sinetoque, répliqua Massa.

Il sortit le stylet de sa tige de botte, et quant à son nunchaku, il essaya de nouveau de le faire passer pour une paire de baguettes, mais son numéro ne marcha pas avec le borgne. Sous les rires du jeune, ce dernier déclara :

— Tu boufferas du riz plus tard. Si tu es encore en vie… Enlève ton ceinturon. Jette-le. Voilà, comme ça.

Il fallut sortir le Herstal de l’étui arrière et le jeter sur le côté. Les trois bandits tenaient en joue les deux émissaires – il n’y avait qu’à s’exécuter sans discuter.

Mais là n’était pas le pire.

D’ici, à savoir du sommet du promontoire, on embrassait d’un regard l’ensemble du plateau : Melvin Scott retranché derrière son bloc de pierre et les communards disposés en demi-cercle. Un bon tireur pouvait sans difficulté atteindre n’importe lequel d’entre eux, au choix.

Autre chose : les bandits étaient trois, mais dans le corral se trouvaient une bonne quinzaine de chevaux. Où étaient les autres malfaiteurs ?

Mais c’est une autre question que posa Eraste Pétrovitch.

— La jeune fille ? Elle est vivante ? demanda-t-il.

— On ne peut plus vivante, répondit l’homme à l’śil noir.

Les deux autres brigands étaient hilares, en particulier le plus jeune – celui qui avait les yeux bleus –, qui hurlait carrément de rire.

— Je n’avais jamais vu un Chinois avec une étoile de shérif ! s’exclama-t-il d’une voix sonore, encore enfantine, avant de pouffer de plus belle. Jorge, regarde-moi ça !

— Il est japonais. Et ce n’est pas une étoile de shérif mais de m-marshal. Nous sommes assistants du marshal et investis des pleins pouvoirs. (Fandorine s’efforçait de parler sur le ton le plus officiel possible. Il y avait quelque chose qui lui déplaisait dans le fou rire du jeune bandit.) Vous voyez vous-mêmes combien nous sommes. Rendez-nous la jeune fille, et j’essaierai d’obtenir qu’on vous laisse quitter la vallée. Les célestins sont furieux contre vous pour la plaisanterie du Cavalier sans Tête, mais j’essaierai de les c-convaincre.

Il se tut en attendant de voir quelle serait la réaction à ces paroles.

La réaction fut la même que précédemment : l’homme aux yeux bleus se tordit de rire, celui qui avait les yeux marron ricana et Jorge plissa légèrement son unique śil noir.

— Nous vous sommes très reconnaissants de votre magnanimité, señor, plaisanta-t-il, faussement sérieux. Vous avez beaucoup de monde, c’est vrai. Mais à quoi bon ? Personne ne nous délogera d’ici. Voyez vous-même. Nous avons de l’eau dans le campement. De la nourriture également. Au pire, nous pouvons manger du cheval, nous en avons assez pour tenir un an.

— Alors toi, Jorge ! Du cheval ! fit le jeune en gloussant. C’est à mourir de rire !

Fandorine dit rapidement en japonais :

— Ils préparent un mauvais tour. Ils essaient de gagner du temps.

Massa sourit.

— Ils vont nous tomber dessus maintenant. Moi, je me charge d’Śil Noir. C’est le plus dangereux. Vous, maître, vous prenez les deux autres. D’après moi, c’est honnête.

— Shu, shu, shu… singea le joyeux drille. Ha, ha, ha !

Mais le Japonais se trompait. Personne n’attaqua les deux émissaires. Des coups de feu éclatèrent dans la plaine.

S’étant retourné, Eraste Pétrovitch vit une scène surprenante : comme dans un conte, des hommes jaillissaient un à un de la paroi verticale de la montagne et se répandaient sur le plateau. Ils étaient une douzaine. Leurs visages étaient cachés par des foulards noirs.

Tirant tout en courant, les bandits approchaient de Melvin Scott en le prenant à revers.

Ils se désintéressaient complètement des faux célestins ; visiblement, les brigands ne s’étaient pas laissé abuser.

Le « pink » bondit sur ses jambes, saisit ses deux revolvers et eut même le temps de presser plusieurs fois la détente, mais un instant plus tard, il tomba à la renverse. Plusieurs hommes s’approchèrent de lui. L’un d’eux tenait son épaule touchée par une balle. Même d’en haut, on pouvait l’entendre déverser des bordées de jurons. Il donna un coup de botte dans l’homme gisant à terre, puis vida sur lui tout son barillet. Deux autres bandits attrapèrent le mort par les pieds et le traînèrent jusqu’au précipice.

Dans le même temps, après avoir jeté les chapeaux et les bâtons qui n’avaient trompé personne, les pacifistes s’étaient mis à détaler à toutes jambes en direction du sentier. Leur fuite s’accompagnait du cri d’orfraie des femmes. Les bandits tirèrent à plusieurs reprises dans leur sillage, mais, semble-t-il, surtout pour leur faire peur.