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La bataille n’avait pas pris plus d’une demi-minute.

Quand on balança le corps du « pink » dans le vide, Eraste Pétrovitch tourna la tête, préférant ne pas voir.

Trois armes étaient braquées sur lui et Massa. Ou, plus exactement, quatre, car le borgne tenait un revolver dans chaque main.

— Señores, que préférez-vous, être fusillés ou être pendus ? demanda Jorge avec une courtoisie empreinte de sarcasme. La première solution est évidemment moins douloureuse, mais la seconde a aussi ses avantages. Le temps que les gars arrivent, qu’on prépare le nśud… Ça fait bien une demi-heure de vie en plus.

Dick, l’homme aux yeux marron, dit :

— Je n’ai encore jamais pendu d’assistant marshal. Et toi, Billy ?

— Nan. Ce sera marrant de les voir se contorsionner.

Le gamin hurla à nouveau de rire.

Echangeant un regard, Fandorine et Massa firent le même geste au même moment : ils posèrent la main droite sur leur étoile en fer-blanc.

— Vous voulez l’enlever ? Démissionner ? demanda Jorge. Trop tard, señores.

Le jeune bandit aux yeux bleus trouva la réplique si drôle qu’il se plia carrément en deux. Simplifiant par la même occasion la tâche de Fandorine : il était tout de même plus compliqué de venir à bout de deux ennemis plutôt que d’un seul.

— Iti-ni… san13, lança Massa.

Une étoile alla se planter dans le front de Dick, l’autre dans la gorge de Jorge, le borgne. En même temps, Fandorine et Massa firent un bond chacun de son côté.

L’homme aux yeux marron, moins dégourdi, n’eut pas le temps de tirer : il porta les mains à son front fendu. Une nouvelle fois, le calcul d’Eraste Pétrovitch s’avéra juste. Les bords de l’étoile avaient beau être soigneusement aiguisés (ce n’était pas pour rien que Massa s’était aussi longuement échiné dessus), on ne tranchait pas une artère avec une telle arme ; ce n’était tout de même pas de l’acier. En revanche, on pouvait étourdir durant un instant l’adversaire, pour autant que le jet soit suffisamment puissant.

Or Jorge, malgré sa gorge entaillée, tira de ses deux revolvers à la fois. De sorte que le saut de côté se révéla une précaution utile.

Fandorine ne pouvait aider le Japonais pour l’instant, il avait assez à faire comme ça. D’abord, il devait neutraliser le rigolard. Celui-ci se redressa, écarquilla ses yeux bleus et parvint même à poser son doigt sur la détente. Mais rien de plus. Avec la vitesse de l’éclair, Eraste Pétrovitch franchit d’un bond la distance le séparant du bandit et, du tranchant de la main, lui donna un coup juste au-dessous de l’oreille. Ce fut suffisant.

L’homme aux yeux marron passa sa main sur son visage dégoulinant de sang, montra les dents et leva son arme. Fandorine évita la balle en se penchant sur le côté, mais il ne permit pas à son adversaire de tirer une seconde fois. Appelé « serre du faucon », le procédé était cruel et il n’était permis d’y recourir qu’en dernière extrémité. Les doigts écartés et contractés, on frappait le visage en faisant en sorte que l’attaque porte simultanément sur cinq points vitaux : la racine du nez, les deux yeux et les centres nerveux situés sous les pommettes. La mort était instantanée.

Désormais, il pouvait venir à la rescousse du Japonais. Mais Massa s’était débrouillé sans son aide. Poussant un hurlement guttural, il avait renversé le borgne en se jetant dans ses jambes. Il s’était alors légèrement relevé et, prenant appui sur son coude, il avait enfoncé son poing de fer en plein dans le cśur de son adversaire ; les côtes du bandit en avaient craqué.

— Le gredin ! Il m’a touché à la cuisse ! se plaignit Massa en se relevant.

Sur le pantalon bleu, à travers la grossière toile, suintait une tache sombre qui s’élargissait rapidement.

— Fais-toi un garrot, lui ordonna Eraste Pétrovitch, contrarié.

Qui aurait cru que les choses tourneraient si mal ? Et le pire restait à venir.

Ayant entendu les coups de feu, les Foulards noirs accouraient en direction des Deux Doigts. Fandorine ramassa un des fusils, tira. Les ennemis se couchèrent, mais répliquèrent en ouvrant le feu à leur tour. Les balles claquaient sur les pierres, un ricochet siffla juste au-dessus de l’oreille d’Eraste Pétrovitch.

Impossible de viser tout le monde à la fois, quelqu’un allait forcément finir par passer, et dès lors il ne serait plus possible de redescendre de ce fichu rocher. Et Massa qui perdait son sang…

— Et après ça, va faire confiance aux spécialistes, dit Fandorine, furieux, s’en prenant au défunt « pink », qui lui avait assuré qu’il n’y avait pas d’autre passage. Il faut se tirer d’ici au plus vite. Descends le premier, le boiteux !

Il se pencha entre les pierres et tira encore deux fois, mais il n’était pas possible de viser correctement. Les Foulards noirs étaient trop près, ils tiraient sans discontinuer et, il fallait leur rendre cette justice, ils tiraient bien.

Tandis que Massa descendait les marches en gémissant, Eraste Pétrovitch se pencha sur le gamin aux yeux bleus. Il gisait, inconscient, la tête renversée en arrière.

Sur son cou, un peu plus bas que le foulard, sa pomme d’Adam frémissait, vulnérable.

Qu’il vive, et que le diable l’emporte.

Ramassant son Herstal et tirant plusieurs fois vers le bas, afin que les bandits ne se pressent pas trop, Fandorine courut rejoindre son serviteur.

Il n’y avait qu’un chemin possible : le boyau, en direction de la mine.

C’est ainsi qu’ils se traînèrent jusqu’à la longue baraque en planches, où devaient jadis vivre les chercheurs d’or.

— Nastia ! Où êtes-vous ? cria Eraste Pétrovitch en poussant la porte.

Une longue pièce crasseuse. Des couvertures à même le sol, des selles, des bouteilles vides. C’était donc ici qu’habitait la bande. Personne à l’intérieur. Ce qui voulait dire que la clique au grand complet était partie à l’attaque.

La jeune fille n’était nulle part.

— Maître, venez par ici ! cria Massa de l’extérieur.

Il se tenait près du corral.

— Vous le reconnaissez ?

Le Japonais montra un imposant cheval. L’animal, qui devait naturellement avoir une robe blanche, était grossièrement barbouillé de grandes taches. De près, on voyait qu’il s’agissait de noir de fumée.

— Le cheval truité du Cavalier sans Tête, acquiesça Fandorine. Mais comment le sais-tu ? Tu n’étais pas présent au canyon du Serpent, pourtant ?

Massa prit l’air étonné.

— Je ne peux rien dire à propos de votre fameux cavalier, mais ce que je sais, c’est que le chef des bandits qui ont attaqué notre train montait ce cheval.

Exact ! Ce cheval avait la même stature, le même port de tête.

— Et voilà le linceul de notre f-fantôme.

Eraste Pétrovitch ramassa par terre un long poncho, avec, fixée au niveau des épaules, une barre de bois rudimentaire munie d’un cercle métallique et, devant, taillée dans le tissu, une ouverture pour le visage. On posait le cercle sur le dessus du crâne, et l’on avait immédiatement une immense silhouette sans tête. Effrayante, vue de loin, particulièrement la nuit ou au lever du jour.

Toutefois, l’heure n’était pas aux déductions.

Il fallait d’abord découvrir la jeune fille et trouver comment sortir de ce cul-de-sac. Les bandits avaient bien trouvé le moyen de s’infiltrer dans la montagne !

— Où va-t-on maintenant, maître ? demanda Massa. Vous entendez, ils ont cessé de tirer. On ferait bien de se presser.