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— Par ici, montra Fandorine en indiquant la gueule noire de l’ancienne mine.

De toute façon, il n’y avait pas le choix.

Sous terre

Il laissa son assistant à l’entrée. Quand leurs poursuivants déboucheraient de la gorge, deux ou trois coups de fusil suffiraient à modérer pour quelque temps leur ardeur.

Autant la baraque était sale et en désordre, autant la grotte creusée dans l’épaisseur de la roche semblait propre et bien tenue.

Fandorine s’étonna en voyant les parois revêtues de bois, le sol couvert de sciure fraîche, les lampes à huile pendant à des crochets, ainsi que plusieurs cellules pourvues de vraies portes.

Ce doit être ici que loge le chef, séparément de ses coupe-jarrets, pensa Fandorine. Et tout à coup, il remarqua que la porte de la pièce située tout au fond de la grotte était verrouillée de l’extérieur.

— Nastia ! Vous êtes là ? appela-t-il tout en faisant glisser la tige métallique.

— Oui, oui ! Qui est-ce ? répondit une douce voix de jeune fille derrière la porte.

Fandorine tira brusquement le battant, tout en sortant sa lampe électrique de sa poche afin d’éclairer le cachot.

A ceci près que ce n’était pas du tout un cachot.

Dans la pièce assez vaste, brûlait une lampe à kérosène agrémentée d’un abat-jour en tissu. Sur le sol étaient étalées plusieurs peaux de bison. Il y avait également une petite armoire à glace, une table convenable et deux fauteuils. Loin d’être sur un tas de paille pourrissante, la prisonnière était assise sur un grand lit de fer, au milieu d’oreillers moelleux.

On ne pouvait pas dire non plus que Nastia eût l’air d’avoir beaucoup souffert de son enlèvement.

Certes, elle se réjouit à la vue de son sauveur : elle sauta de sa couche, poussa un cri triomphant, se jeta même au cou d’Eraste Pétrovitch en le couvrant de baisers sonores.

— Vous êtes s-saine et sauve ? demanda celui-ci à tout hasard, bien qu’il fût évident que la jeune fille était en parfaite santé. Dans ce cas, vite. Il faut partir d’ici. D’une minute à l’autre les bandits vont arriver.

Comme pour confirmer ces paroles, un coup de feu retentit à l’entrée, puis un second. Massa lâcha un juron en japonais : il avait dû manquer sa cible.

En réponse, d’autres coups de feu éclatèrent, nombreux, mais assourdis par les murs épais.

— Mais où voulez-vous aller ?

La jeune beauté ne bougeait pas, se contentant de regarder tendrement le visage inquiet d’Eraste Pétrovitch.

— Il doit y avoir une sortie quelque part ici. Vous ne s-sauriez pas où ?

Nastia haussa sa petite épaule.

— Dans le fond de la grotte j’ai vu une espèce de galerie. Mais pas question que je me faufile là-dedans. Ce doit être dégoûtant. Avec des chauves-souris et je ne sais encore quelle horreur.

Il la regarda, ahuri.

— Mais enfin, comprenez, nous n’allons pas pouvoir les retenir encore longtemps ! Mon assistant a peu de c-cartouches !

— Dans ce cas, ne traînez pas. Filez. Mais sans moi.

— Pourquoi ?!

Son joli minois se crispant, Nastia prononça d’une voix traînante :

— Retourner chez les camarades communards ? Jamais ! Qu’ils aillent au diable ! C’est plus drôle ici. Et les galants sont autrement plus intéressants.

Elle s’étira voluptueusement, faisant tout à fait penser à un chat qui se prélasse.

Les voilà bien, les fruits de l’éducation socialiste, pensa Eraste Pétrovitch en frémissant. C’est alors seulement qu’il remarqua sur la table une bouteille de vin, une coupe de fruits, une boîte de chocolats.

— Bien sûr, ces gamins sont un peu rustres, continua, pensive, la jeune fille émancipée. Mais ce n’est pas grave. On peut les dresser. Une femme intelligente se trouvant seule parmi des hommes peut toujours se débrouiller. Si elle ne perd pas sa présence d’esprit. Regardez ce qu’ils m’ont offert ! (Elle tira de sous sa robe une pépite d’or au bout d’une chaîne.) C’est tout de même autre chose que les dessous en dentelle de Kouzma Kouzmitch.

Un nouveau coup de feu retentit.

— Maître, il ne me reste plus que trois balles ! cria Massa. Si la demoiselle ne peut pas marcher, prenez-la dans vos bras et partons vite !

— Encore une minute ! lui lança Eraste Pétrovitch. Mais, enfin, Nastia, qu’est-ce qu’il va advenir d-de vous ? Vous y avez pensé ?

— Evidemment. (La jeune fille eut un sourire charmant.) Je vais accumuler un peu plus de cadeaux de ce genre. Il y a ici vingt-trois jeunes gens très mignons. Je choisirai l’un d’eux, le plus sympathique. Et je m’enfuirai avec lui. Il y a tant de choses intéressantes dans la vie !

Eraste Pétrovitch regarda avec dégoût la belle fille à l’esprit calculateur. Ah, le rêve de Vera Pavlovna14 ! La pomme était tombée loin du pommier de l’utopie. Que d’efforts dépensés pour sauver cette petite fripouille avide et sans principes, sans compter que plusieurs personnes avaient perdu la vie, parmi lesquelles le pauvre Scott, qui finalement n’aurait jamais rejoint les endroits bénis où les gens marchent dans la rue sans étui à revolver à la ceinture.

Un samouraï du Moyen Age aurait coupé en deux la débauchée et aurait considéré qu’il avait accompli une bonne action. Fandorine pour sa part se contenta de reculer d’un pas.

Nastia interpréta mal son geste.

— Mais je changerai mon plan si vous promettez de me prendre avec vous, roucoula-t-elle. Avec un homme tel que vous, j’irai au bout du monde. Je me glisserai même dans le souterrain au milieu des chauves-souris.

— Surtout pas, restez… (Il chercha ses mots.) Je vous souhaite… une vie intéressante, madame.

Massa était à la porte et piaffait d’impatience.

— Où est la jeune fille ? demanda-t-il. Il va falloir la prendre dans vos bras.

— Non, ce ne s-sera pas nécessaire. Nous partons seuls.

Fandorine se dirigea rapidement vers le fond de la grotte, où, d’après Nastia, devait se trouver une galerie. Mais les paroles prononcées dans son dos l’obligèrent à s’arrêter.

— Tant mieux, maître. Parce que porter deux personnes, cela fait trop lourd, même pour un homme aussi résistant que vous.

Le Japonais était appuyé au mur et soutenait son membre blessé. Il était très pâle et vacillait légèrement.

— Je suis désolé, maître, mais je ne sens plus du tout ma jambe. Je vous demande l’autorisation de m’appuyer à votre épaule.

Se retournant, Eraste Pétrovitch attrapa Massa par la taille puis, clopinant et sautillant tout à la fois, ils s’enfoncèrent dans les entrailles sombres de la mine.

Un passage, pas très long et faiblement éclairé, conduisait à un puits qui s’enfonçait à la verticale. Un solide escalier en bois y descendait. Deux câbles, fixés à des poulies, couraient tout le long. Un système de levage hérité d’autrefois ?

Massa se dérida un peu.

— C’est très bien, maître. Je vais pouvoir me déplacer tout seul.

Se glissant entre deux échelons, il se retrouva sous l’échelle, pendu par les bras. Puis, à la vitesse de l’éclair, s’agrippant comme un singe, il entama sa descente. Ayant pour sa part choisi de descendre normalement, à savoir de face en s’aidant de ses pieds et de ses mains, Eraste Pétrovitch se fit immédiatement distancer.

L’échelle se terminait par un palier en planches sous lequel commençait une nouvelle volée de marches.

Il ne faisait pas sombre. Le long de la paroi du puits, à intervalles réguliers, étaient suspendues des lampes à huile qui dispensaient une lumière faible mais uniforme.

Ayant descendu quelques étages supplémentaires, Fandorine s’arrêta et prêta l’oreille aux bruits venant d’en haut. A en juger par l’écho sonore, les bandits avaient déjà pénétré dans la grotte supérieure.