— Maître, descendez vite ! entendit-il. C’est tellement beau ici !
Dans quel sens ? Eraste Pétrovitch jeta un coup d’śil en bas, mais ne vit rien d’autre que les barreaux qui se succédaient.
Il continua sa descente et, après trois autres volées de marches, il mit enfin le pied sur un sol de pierre.
Massa se tenait debout sur une jambe, promenant de tous côtés une lampe décrochée du mur.
— Regardez, regardez ! ne cessait-il de répéter.
A en juger par les traces de coups de pioche manifestement fraîches, cette cavité assez vaste avait été creusée tout récemment dans la roche. Mais ce ne furent ni les entailles dans la pierre ni les amas de résidus rocheux qui attirèrent l’attention de Fandorine.
Sur toute la hauteur d’un des murs de quartz, scintillait une curieuse forme rappelant un arbre touffu… comme si quelqu’un avait incrusté un buisson ardent à la feuille de métal.
Le long des parois étaient empilées des caisses, certaines hautes, d’autres plates.
Massa enleva le couvercle d’une des caisses plates et s’écria d’un ton enjoué :
— De la dynamite ! Beaucoup !
Il fourra dans ses poches une paire de pétards, sans oublier les mèches, et précisa, satisfait :
— C’est bien, cela pourra nous servir.
Fandorine se pencha au-dessus d’une autre caisse, haute et non clouée. Elle ne contenait pas de la dynamite, mais des sacs de toile, pas très gros mais étonnamment lourds.
En haut, l’échelle émit un fracas menaçant : des gens descendaient, en grand nombre.
— Combien de balles reste-t-il dans votre petit pistolet, maître ? demanda Massa.
Dégageant le barillet, Eraste Pétrovitch compta :
— Seulement trois.
— Cela ne suffira pas. Moi, je n’ai pas d’arme du tout. Et je ne pourrai me battre que si l’on s’approche tout près de moi. Trouvons vite une sortie, maître. Pour autant qu’il y en ait une.
Se saisissant de sa lampe de poche, Fandorine se mit à tourner sur place, balayant les parois de son faisceau lumineux. Le long de trois murs, s’entassaient des morceaux de quartz. Le quatrième se mit à étinceler d’un reflet magique, mais ce n’était pas le moment de s’extasier.
— Allez-y, encore une fois dans ce coin-là ! dit le Japonais, attrapant son maître par le coude.
Eraste Pétrovitch dirigea sa lampe dans la direction indiquée par Massa et vit ce qui lui avait échappé la première fois : derrière un amas de pierres se dessinait un rectangle noir.
Un trou ? Une bouche d’accès ?
D’une façon comme de l’autre, il fallait vérifier.
Arrimés l’un à l’autre, les deux assistants du marshal clopinèrent jusqu’au coin en question. Fandorine fourra un petit sac de toile sous sa redingote. Pour étude ultérieure.
Dans l’étroit passage, il faisait sombre, même la lampe n’était d’aucune utilité : seuls des grains de poussière dansaient dans le faisceau lumineux. Mais ce chemin avait bien été creusé pour quelque chose…
Ils continuèrent à progresser, Fandorine portant Massa sur son dos : cela permettait d’aller plus vite. Le Japonais en était malade de voir son maître obligé de se donner tout ce mal et il n’arrêtait pas de demander pardon pour sa faute stupide. Il était honteux pour un individu expérimenté de trente-quatre ans d’offrir ainsi sa jambe à un morceau de plomb ! Cela était incompréhensible et impardonnable. Un homme tel que Fandorine-dono était obligé de traîner sur ses épaules son pitoyable vassal, lequel méritait seulement qu’on l’abandonne, afin qu’il soit dynamité en même temps que les vils bandits américains.
— Ferme-la, bougonna Eraste Pétrovitch. J’en ai assez de t’entendre.
Il inspira avec son nez. Un courant d’air. Ma parole, un courant d’air !
Une centaine de pas plus loin, une faible clarté commença à percer.
Fandorine reprit son souffle.
— Voilà, c’est p-par ici qu’ils sont sortis pour aller attaquer par l’arrière. Donne-moi ta dynamite.
Ils laissèrent les pétards avec les mèches allumées à l’intérieur du tunnel, et s’éloignèrent à la hâte de leur allure saccadée.
Quoique d’une certaine intensité, à en juger par la détonation, l’explosion se révéla insuffisamment puissante. Si un éboulis l’obturait, l’entrée ne s’était pas entièrement effondrée.
Eh bien, les poursuivants allaient tout de même devoir passer un certain temps à déblayer. Un répit qu’il faudrait mettre à profit pour rejoindre l’endroit où devaient se trouver les chevaux.
Le lieu où l’armée légale avait subi une honteuse défaite était jonché de bâtons et de chapeaux à bout pointu. Il n’y avait pas de chevaux sur le sentier. Sans doute avaient-ils eu peur des coups de feu ou bien avaient-ils cédé à la panique générale.
Par conséquent, il allait falloir redescendre dans la vallée sur ses deux jambes. En l’occurrence, sur ses trois.
Bien que le temps fût précieux, il fallut s’attarder quelques minutes, afin d’enlever le garrot et de rétablir momentanément la circulation sanguine dans la jambe blessée.
Massa serra les dents et n’émit pas un son quand il recouvra sa sensibilité. L’os, apparemment, n’était pas touché, mais la blessure ne plaisait pas à Fandorine : il avait suffi qu’il desserre le garrot pour que le sang se mette à couler avec la même force qu’au début.
Il n’y avait rien d’autre à faire que serrer de nouveau. Ils entamèrent la descente.
Au début assez rapidement, car Massa était capable de marcher seul, mais, très vite, sa jambe s’engourdit à nouveau, et Eraste Pétrovitch dut le traîner avec lui.
Il fallait absolument atteindre le village russe avant que les bandits ne les rattrapent.
Ils n’étaient certainement pas tous restés dans le tunnel à déblayer l’entrée, on ne tenait pas à plus de deux pour ce travail. Les autres allaient remonter, rejoindre le corral et prendre les chevaux.
De toute façon, ils ne laisseraient jamais les fuyards sortir de la vallée. Maintenant que le secret de la mine était découvert, ils ne le permettraient sous aucun prétexte.
Ils allaient suivre leurs traces, c’est une chose qu’ils savaient faire. Or, le Herstal ne contenait plus que trois balles.
Ruisselant de sueur, Fandorine porta son assistant jusqu’en bas. Il ne restait plus qu’à traverser le pré et le ruisseau. De là, le Rayon de Lumière se trouverait à portée de fusil.
Au village, ils viendraient en aide à Massa. Et il y avait des chevaux.
Mais à quoi bon des chevaux ? se demanda Eraste Pétrovitch.
Allait-il s’enfuir en laissant ses compatriotes aux prises avec les Foulards noirs ? Impossible. Et avec quoi les défendre, quand ces idiots n’avaient aucune arme ?
Le but apparemment si salutaire de cette marche forcée en montagne avait perdu toute signification avant même d’avoir été atteint.
Ainsi que les Américains aimaient à le dire en plaisantant, deux nouvelles les attendaient au Rayon de Lumière : une bonne et une mauvaise.
La bonne, c’était que Fandorine n’aurait pas à prendre la responsabilité de défendre des gens sans armes. Pour la bonne raison qu’il n’y avait personne à défendre. Comme les célestins avant eux, les communards avaient tous sans exception déserté le village, abandonnant tout le saint-frusquin. Les moutons bêlaient dans leur enclos, les poules caquetaient de façon hystérique et le coq s’égosillait à contretemps. Néanmoins, il est vrai, on n’entendait pas aboyer les chiens : ils les avaient pris avec eux. Les chats aussi.
C’était, bien sûr, touchant, mais les communards avaient emmené également tous les animaux de selle et de trait, parmi lesquels la jument rousse de Fandorine et le poney de Massa. C’était en cela que résidait la mauvaise nouvelle. Forcément : Fandorine et son assistant avaient été considérés comme morts ou, à l’extrême rigueur, faits prisonniers.