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On dirait bien que c’est la fin, pensa Eraste Pétrovitch. Impossible de sortir de la vallée en clopinant ainsi. Et quand bien même y parviendraient-ils, ils seraient rattrapés dans le Goulot de Bouteille. Et là, à coup sûr…

Cependant l’homme noble ne cède jamais au désespoir quelle que soit la situation, car l’Acte n’est jamais dénué de sens.

— Maître, j’ai une excellente proposition, dit Massa. Laissez-moi votre petit pistolet et sauvez-vous. Il est stupide de mourir à deux, quand l’un des deux peut sauver sa peau. Vous reviendrez avec un fusil et, peut-être, avec du renfort. Vengez-moi comme il convient et je serai heureux dans l’autre monde.

— Moi, en revanche, je serai malheureux.

Dans la cour, traînait une brouette renversée. C’était tout de même un moyen de transport.

Relevant son serviteur malgré ses protestations, Eraste Pétrovitch l’installa dans le véhicule rudimentaire et se mit à pousser, d’abord en marchant, puis, après avoir pris de l’élan, en courant.

— Cette brouette a servi à transporter du fumier, se plaignit le valet de chambre. Maître, je ne veux pas mourir couvert de merde de vache.

— Eh bien, tu n’as qu’à ne pas mourir.

Le spectacle doit être curieux, vu d’en haut, pensa Fandorine. Un homme vêtu d’un costume tout ce qu’il y a de convenable, quoique légèrement poussiéreux, qui pousse à travers la campagne une brouette où est assis un cow-boy japonais. Et quelque part derrière, des cavaliers qui approchent à toute vitesse. Tout cela ressemblait à un jeu enfantin, ridicule mais divertissant.

Il trébucha contre une pierre et tomba. La brouette se retourna. Massa s’étala dans la poussière.

Respirant difficilement, Eraste Pétrovitch se précipita sur lui.

Le Japonais gisait, inconscient. La maudite brouette avait perdu sa roue.

Cette fois, c’en était fini pour de bon.

Leurs poursuivants n’étaient pas encore en vue, et non loin, derrière les buissons, un ruisseau murmurait. Une aubaine. On allait pouvoir se désaltérer, se remettre en état. Et nettoyer un peu Massa, puisqu’il était si délicat.

Après avoir étanché sa soif, s’être lavé et avoir humecté son mouchoir, Eraste Pétrovitch retourna auprès de Massa avec l’intention de le traîner dans un endroit ombragé, quand, soudain, il entendit des bruits de sabots.

C’était étonnant, à en juger par le bruit il n’y avait qu’un seul cheval, qui, loin de galoper, avançait au pas.

S’emparant de son Herstal, Fandorine se retourna et vit, émergeant des buissons et secouant sa crinière, Peggy, la jument grise. Derrière elle, les mains dans les poches, apparut Washington Reed en train de siffloter.

— J’allais voir comment ça s’était terminé pour vous, déclara-t-il joyeusement. J’étais assis à l’entrée du Goulot de Bouteille, je me faisais du souci. Tout à coup, les Russes arrivent, en foule. A l’aide, ils crient, les bandits arrivent ! Ils tuent tout le monde ! Moi je demande : « Et le Cavalier sans Tête ? » Eux : « Il n’y a pas de Cavalier sans Tête. Ce sont les Foulards noirs qui nous pourchassent. » Et ils sont repartis à toutes jambes. Je crie : « Et où sont Mel Scott et mister Fandorine ? Et le Chinois ? » – Ils ont été tués, tout le monde a été tué ! » Et je n’ai plus vu qu’un nuage de poussière. Alors, puisqu’il n’y avait plus de Cavalier sans Tête, Peggy et moi, on est venus voir.

Reed jacassait, jacassait, mais cela ne l’empêcha pas d’appréhender immédiatement la situation, sans aucune explication.

Il aida à installer Massa, toujours inconscient, sur sa selle, l’attacha au cou du cheval à l’aide de son lasso puis, alors seulement, demanda :

— Et Scott, c’est vrai qu’ils l’ont balancé dans le précipice ?

— C’est vrai. Et ils seront là d’une m-minute à l’autre.

Le nègre murmura quelque chose à l’oreille de son cheval, lui donna une légère tape sur la croupe, et Peggy partit à un trot rapide mais en même temps si régulier que Massa était à peine secoué.

— Elle ne s’arrêtera pas avant d’arriver au saloon, dit Reed en regardant s’éloigner sa jument. Quelqu’un appellera le toubib. Tout le monde sait que c’est votre Chinois.

— Il est japonais.

A quoi, Wash fit remarquer avec philosophie :

— Les Blancs ont ramené mon arrière-grand-père de Sénégambie. Eh bien, vous croyez que quelqu’un m’a jamais qualifié de Sénégambien ? Pour vous, nous sommes tous des « nègres », et encore, dans le meilleur des cas. D’un autre côté, si vous allez en Afrique, je doute que quelqu’un vous qualifie de « russe ». J’ai entendu dire que les Africains traitent tous les Blancs de « faces de talon ». Et pour être plus polis de « faces de paume ».

Eraste Pétrovitch tourna la tête en direction des montagnes.

— Mister Reed, vous ne pourriez pas marcher un peu plus vite ?

Wash haussa négligemment les épaules, rajustant la courroie de sa carabine.

— Pourquoi ? Le défilé est là. A une portée de fusil.

— Mais justement, dans le défilé, nous n’aurons nulle part où nous abriter !

Mais l’homme à la peau noire ne montra pas la moindre intention d’accélérer le pas, et son amour-propre interdisait à Fandorine d’insister.

Ainsi arriva ce qui devait arriver.

Ils n’avaient pas fait cinq cents pas dans le Goulot de Bouteille qu’ils entendirent derrière eux des chevaux en grand nombre, des cris, un hululement.

Se retournant, Eraste Pétrovitch vit un tourbillon de poussière au milieu duquel transparaissaient les silhouettes sombres des cavaliers.

Courir eût été insensé. Il saisit son Herstal et s’abrita derrière une grosse pierre, non pour se cacher mais pour laisser ses poursuivants se rapprocher jusqu’à portée de tir de son revolver.

Reed était posté à côté de lui. Même dans cette situation, il n’avait pas perdu sa placidité. Il ôta sa carabine de son épaule, vérifia le guidon, actionna le verrou.

— Ne tirez pas avant qu’ils soient tout près, le prévint Fandorine. Sinon, avec mon arme, je ne vous s-serai d’aucune aide.

— Pourquoi j’aurais besoin d’aide ?

Wash visa et tira.

Le premier des cavaliers s’écroula avec son cheval, mais se releva aussitôt et plongea derrière une saillie rocheuse.

— Le d-diable vous emporte ! Vous l’avez loupé !

La carabine rugit à nouveau.

Un autre des cavaliers qui tournoyaient dans la poussière bascula avec sa monture… et se cacha à son tour, pas même blessé, vu sa vivacité.

Les autres disparurent du champ de vision de Wash et d’Eraste Pétrovitch : ils se dispersèrent et se mirent à l’abri des balles.

— De nouveau vous avez t-tiré dans le cheval ! lança Fandorine, furieux contre le tireur maladroit.

Le nègre répondit :

— On ne peut tout de même pas tirer sur les gens ? Je pourrais tuer quelqu’un, et que ce soit un homme bien. Ou bien l’estropier, alors qu’il a une famille. Vous, après, vous allez repartir, mais moi, je reste ici. (Il appuya encore deux fois sur la détente, mais désormais sans même viser.) Bah, maintenant, ils vont rester tranquilles. Eux aussi tiennent à la vie.

Effectivement. Là-bas on tirait, mais si la fusillade était dense, les balles partaient en l’air. De toute évidence, les bandits n’avaient pas compris d’où on les canardait : l’écho était trompeur.