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— On peut avancer doucement.

Plié en deux, Wash sortit de derrière la pierre. Fandorine le suivit.

Après le tournant suivant, ils se redressèrent pour continuer leur chemin. Les coups de feu n’étaient pas moins rares, mais ils n’étaient déjà plus assourdissants.

— Bon, alors, vous êtes rassuré ? demanda Reed, faisant preuve d’une perspicacité inattendue. (Eraste Pétrovitch, en effet, commençait seulement à croire qu’il allait sortir vivant de la Vallée du Rêve.) Dans ce cas, racontez-moi ce qui vous est arrivé là-bas.

Ayant écouté le récit, il avala sa salive et demanda d’une voix bizarrement sourde :

— Montrez-moi le petit sac que vous avez ramassé là-bas.

Il versa dans sa paume des fragments plus ou moins gros d’un minerai gris-jaune, en lécha un. Le visage de Wash se couvrit de rides.

— C’est ce à quoi je p-pense ?

— De l’or ! lâcha Reed. Avec une seule pépite comme celle-là, on peut boire et faire la fête pendant un mois entier dans les meilleurs établissements de Crooktown ! Et il y a beaucoup de caisses ?

— Une trentaine. A peu près grandes comme ça.

— Et sur tout le mur il y a des inclusions granuleuses ? Du sol au plafond ? Avec un tronc qui s’élargit vers le bas.

— Oui.

— Et de la gangue, il y en a combien ?

— … Je dirais une dizaine de t-tas, d’un mètre chacun environ.

Reed calcula quelque chose, se tapa sur la cuisse.

— C’est incroyable ! Il n’y avait même pas ça à Eagle Creek, où j’ai une fois extrait sept livres en une journée ! Il cracha sur une des pépites, l’essuya avec son doigt. Et quelle pureté ! Que je sois maudit si le titre est inférieur à 950. Et je m’y connais !

Dressons le bilan

— … Votre chercheur d’or, à l’aide de sa salive, a réalisé une analyse assez précise, fit l’expert en retenant un sourire, alors qu’il en arrivait à l’essentiel. L’examen de laboratoire des échantillons a conclu à un or titrant à 959 millièmes, appartenant donc à la catégorie « très bon aloi ». Les pépites sont débarrassées de leur gangue minérale et sont, de par leur composition chimique, identiques au minerai extrait des mines de Wayne dans les Black Hills.

— C’étaient les mines les plus riches de tout le Middle West… jusqu’à ce qu’elles s’épuisent ! s’écria le colonel Star avec enthousiasme. Mais de grâce, docteur Fobb, continuez !

L’expert rajusta ses lunettes, jeta un coup d’śil au calepin contenant ses notes.

— Comme vous le savez, l’or dans les mines de Wayne n’est pas épuisé. Simplement, une fois atteinte une profondeur de mille pieds, la production a cessé d’être rentable, et le travail d’extraction a été abandonné. Le plus vraisemblable est que les échantillons analysés proviennent d’une branche du même filon, mais affleurant à un autre endroit.

Le docteur Fobb, spécialiste des mines de la compagnie de Star, s’éclaircit la voix et, regardant Eraste Pétrovitch en hochant la tête, prononça avec une insistance particulière :

— Si l’on se laisse guider par les déclarations du témoin, la puissance du filon ne peut pas être inférieure à huit-dix pieds, et sa profondeur ne doit pas excéder cent pieds. Ce qui signifie que l’on peut s’enfoncer jusqu’à une centaine de pieds en conservant un haut coefficient de rentabilité. Selon l’estimation la plus prudente, je dirais même la plus pessimiste, ce gisement est capable de procurer de l’ordre de dix tonnes de métal…

Le colonel émit un sifflement comique, et le géologue s’empressa de préciser :

— Cela étant, je ne serai à même de fournir une estimation précise – une estimation sur laquelle je pourrais engager ma responsabilité – que lorsque je prélèverai moi-même les échantillons et que je réaliserai sur place les mesures. Or, mister Star, vous avez dit que cela était pour l’instant impossible, n’est-ce pas ?

— Pour l’instant, en effet. Mais bientôt vous pourrez vous rendre sur place avec tous vos collaborateurs.

Cette conversation se déroulait à l’hôtel Great Western, que l’égoïste rationnel avait entièrement loué, remplaçant le personnel par ses propres serviteurs. L’objet de la discussion exigeait une totale confidentialité. La veille au matin, déjà, recevant de Fandorine le télégramme de deux mots « Venez immédiatement », le colonel avait laissé en plan toutes ses affaires et quitté Crooktown dans son fabuleux carrosse. Son flair infaillible, qui de l’immigrant russe avait fait un magnat américain, avait suggéré à Star qu’il s’était passé quelque chose d’exceptionnel.

Pas plus de cinq minutes après sa discussion initiale avec Eraste Pétrovitch, il avait envoyé un télégramme au bureau central de la compagnie pour demander au docteur Fobb de venir. Le soir même, le contenu du sac en toile était sur la table du laboratoire concerné. Le lendemain matin, le compte rendu de l’expert était prêt.

— Je vous remercie, docteur. Allez vous reposer après cette nuit blanche, dit le colonel, libérant le géologue.

Lui-même n’avait pas dormi de la nuit, pourtant il n’avait pas l’air fatigué. Ses yeux luisaient d’un éclat fiévreux, ses mouvements étaient vifs et énergiques.

— Eh bien, si on faisait le bilan ? dit le millionnaire en se frottant les mains quand il se retrouva en tête à tête avec Eraste Pétrovitch. L’enquête menée par vous a mis au jour la cause des mystérieux événements de Dream Valley. La bande de malfaiteurs installée dans la montagne a découvert dans l’ancienne mine un riche gisement d’or exigeant une extraction industrielle. Tous les actes suivants des bandits tendaient vers un seul et unique but : mettre la main sur le filon. Je suppose que la légende concernant les pillards aux visages éternellement cachés sous des foulards noirs a été construite pour l’occasion. Dans le but de faire peur. Les deux attaques de trains ressemblent également à des manśuvres destinées à faire le plus de bruit possible, à inspirer la terreur. Vous êtes d’accord ?

— Sans d-doute. Il leur faut débarrasser la vallée de tous les étrangers. Et d’un. Deux, faire baisser le prix du terrain, l’endroit étant « maudit ». Alors, ils pourront de façon tout à fait légale racheter au rabais Dream Valley à Culligan, puis passer à l’exploitation industrielle du filon. N’ayant plus de raison d’être, les Foulards noirs disparaîtront sans laisser de trace. En revanche, apparaîtront des propriétaires légaux, gentlemen parfaitement respectables. Il serait intéressant de savoir qui exactement… (Eraste Pétrovitch eut un sourire malicieux.) En tout cas, des gens ingénieux, on ne peut pas dire le contraire. Ils ont effrayé les craintifs communards avec les brigands, et envoyé aux courageux célestins le Cavalier sans Tête. Très psychologues !

— Et comment ! s’exclama Star. Voyez, ils sont d’ailleurs arrivés à leurs fins. La vallée s’est vidée de ses habitants, il n’y a plus personne pour les gêner. Avec tout ce tapage et tous ces commérages, il n’y aura désormais plus aucun acheteur, même pour dix dollars. Culligan ne va plus toucher de loyer. Désormais il sera bien content de se débarrasser de ce fardeau. Si vous n’aviez pas été là, leur plan aurait fonctionné à merveille. Vous vous êtes brillamment acquitté de votre tâche.

— Mais les c-communards ont perdu tout ce qu’ils possédaient.

Le colonel eut un sourire bienveillant.

— Oh, ne vous en faites pas pour nos idéalistes. Je leur ai déjà trouvé un emplacement parfait dans le Montana. Je vais officialiser leur droit de propriété, leur fournir tout ce dont ils ont besoin, pourvoir à leur déménagement… Ils oublieront Dream Valley, comme un mauvais rêve.