Le cheminement des pensées de l’égoïste rationnel était clair.
Fandorine regarda d’un air contrarié la manche poussiéreuse de sa redingote. Sans Massa, il n’avait personne à qui donner ses vêtements à nettoyer.
— Je c-comprends… Désormais, vous non plus, vous ne voulez plus d’eux dans la vallée. Qu’est-ce que vous allez faire des Foulards noirs ? Sans une artillerie de montagne, il sera impossible de les déloger de leur repaire. C’est une forteresse imprenable.
Le colonel fit une grimace méprisante.
— Vous rigolez. Je parlerai au gouverneur. S’il faut envoyer l’artillerie, on l’enverra. Si nous autres citoyens payons des impôts, c’est bien pour que l’Etat use de sa puissance pour défendre notre propriété.
— Notre ?
Un sourire triomphant apparut sur le visage de Star.
— Toute la nuit j’ai marchandé avec Cork Culligan. Je lui dis : « Désormais plus personne n’a besoin de Dream Valley. Mais je suis quand même prêt à l’acheter. » Lui me répond : « J’ai fixé mon prix : cent mille. » Là, j’avoue, j’ai fait une gaffe. Il fallait crier : « Une terre infestée de bandits et de revenants ?! Cent mille et quoi encore ?! Prends cinq cents dollars et remercie-moi par-dessus le marché. » En fin de compte on se serait sûrement mis d’accord sur six ou sept mille. Au lieu de ça, je me suis conduit comme une andouille. « OK, je lui dis. Va pour cent mille. » Vous ne me croirez jamais ! Ce vieux roublard ne répond d’abord rien, il se contente de cligner des yeux. Puis brusquement, il dit : « J’ai changé d’avis. Je ne vendrai pas pour moins de quatre cent mille. » (Le colonel partit d’un éclat de rire.) Quel impertinent, pas vrai ?
— Je n’aurais pas cru que cela le peine autant de se séparer de sa fille, fit remarquer Eraste Pétrovitch.
Faisant la sourde oreille, Star acheva d’un ton excité :
— Bref, nous avons topé à trois cent mille. Aujourd’hui à trois heures de l’après-midi, nous nous retrouvons chez le notaire de Crooktown. J’ai volontairement fixé le rendez-vous dans l’après-midi afin d’avoir le temps de recevoir les conclusions de l’expert.
Ce qui veut dire que cent mille dollars ne valent pas le bonheur de sa fille, mais trois cent mille, oui, pensa Fandorine. La rousse Ashleen allait tout de même accomplir son rêve et épouser son serpent à sonnette. Ah, la pauvre !
Le colonel n’arrivait pas à tenir en place. Il sortit sa montre, ouvrit le couvercle d’une chiquenaude.
— Il va être temps d’y aller. Pourvu que Culligan n’ait rien flairé… Je me suis mis d’accord avec votre nègre. J’ai promis cinq mille dollars à ce chenapan s’il tenait sa langue. Il ne les touchera qu’une fois le marché signé chez le notaire.
Il marqua une hésitation et regarda son interlocuteur avec une expression particulière qui déplut souverainement à Fandorine.
— Hum, Eraste Pétrovitch… prononça Star, rougissant légèrement et l’air soudain affairé. Nous n’avons pas encore parlé de votre rétribution. L’avance était de mille dollars. Pour avoir mené à bien l’enquête, voici encore quatre mille dollars. (Il sortit de sa poche un chèque déjà rempli.) Et cinq mille pour soigner votre Chinois. A propos, comment va-t-il ?
— M-merci, mon Japonais va mieux.
Fandorine regarda Mavriki Christophorovitch d’un air interrogateur, sentant que celui-ci allait enfin en venir à l’essentiel.
— Vous êtes étonné d’une aussi modeste rémunération eu égard aux… nouvelles circonstances ? fit Star avec un sourire entendu, avant de poursuivre, plus du tout gêné : Pour la mine, vous recevrez une prime spéciale. Vingt mille ! (Il leva un doigt pour souligner l’importance de la somme.) Sitôt la signature du contrat avec Culligan. Tope là ?
Il serra la main tendue de son interlocuteur et se hâta d’en finir.
— Bon, bon, j’y vais. L’hôtel reste à votre entière disposition… tout le temps que vous le voudrez. Que votre serviteur se remette tranquillement. Si besoin est, je peux vous envoyer mon médecin personnel, tous les médicaments…
— Inutile, chez Massa tout cicatrise tout seul, comme chez un ch-chien. Je le connais. Il va dormir pendant deux jours, ensuite manger copieusement, et il sera à nouveau frais comme un gardon.
— Parfait, parfait ! entendit-on du bout du couloir.
En bas, les portes claquèrent. Le colonel sortit avec la vivacité d’un gamin, sauta sur le marchepied de son luxueux carrosse, tandis que deux serviteurs bondissaient à l’arrière, leurs Winchesters pointées à l’oblique. L’équipage disparut dans un nuage de poussière, sous le regard admiratif des habitants de Splitstone.
Resté seul, Eraste Pétrovitch prit un cigare, le garda un instant entre ses doigts et le reposa. Fumer, comme moyen de méditation et non comme mauvaise habitude, exige un certain état d’esprit. Dans l’idéal, une totale paix intérieure.
Dans l’hôtel, le calme régnait. Massa dormait sous la surveillance du médecin de la ville. L’expert géologue, apparemment, se reposait également après ses travaux nocturnes. Pour autant, le silence n’était pas un gage de sérénité. Et, de fait, l’humeur de Fandorine était assez mauvaise.
L’agitation dans laquelle l’or avait mis l’égoïste rationnel lui laissait un arrière-goût désagréable. Et d’un.
Il était piqué au vif par la manière dont le colonel lui avait précisé que les vingt mille dollars de prime ne lui seraient versés qu’après la signature du contrat. Pour éviter qu’il ne soit tenté de révéler le secret à Culligan ? Au fond, le colonel avait mis le détective sur le même plan que ce « chenapan » de Wash, si ce n’est qu’il lui avait promis une plus grosse somme en échange de son silence. Et de deux.
Et enfin, trois, le plus pénible. Le résultat de tout cela n’était-il pas que lui, Fandorine, devenait complice d’une escroquerie ? Cork Culligan n’ignorait-il pas la réelle valeur de Dream Valley ? Comparés à la dizaine de tonnes d’or supposée, trois cent mille dollars était une broutille. Et si l’on se rappelait que la vallée était la dot d’Ashleen, il en ressortait que la vraie victime de cette transaction douteuse n’était autre que la jeune fille. Pour l’heure, elle était, certes, au septième ciel, mais bientôt la vérité éclaterait au grand jour, c’était inévitable. Quelle serait alors l’opinion de miss Culligan sur le gentleman russe qui lui avait donné sa parole de ne pas jouer contre elle ?
Et surtout, quelle opinion aurait-il de lui-même ?
Eraste Pétrovitch se pencha sur le secrétaire, trempa une plume d’acier dans l’encre et, d’une large écriture, écrivit quelques courtes phrases en anglais, disant en substance : je suis désolé, mais ma participation à des opérations commerciales douteuses n’entrait pas dans le cadre de ma mission, raison pour laquelle je renonce aux vingt mille dollars et me considère libre d’agir à ma guise.
Il hésita : devait-il rendre les quatre mille dollars reçus ?
Pour quelle raison, après tout ? Il s’était entièrement acquitté de sa mission, laquelle n’était pas des plus simples.
Il envoya son message par télégraphe directement à l’étude notariale de Crooktown. Avec cette mention : « A l’attention de mister Maurice Star. Urgent. A remettre en mains propres. » Autrement dit, il accomplit un acte digne d’un homme noble. Confucius aurait été satisfait.
L’aventure la plus risquée de la vie d’Eraste Fandorine
Le ranch des Deux Lunes était pratiquement désert. Seuls trois cow-boys se trouvaient dans le grand corral près de la maison principale. Ils s’affairaient sur un harnais posé sur la clôture. Ils mirent les mains en visière pour regarder le cavalier en costume noir qui s’avançait (l’homme avait le soleil dans le dos), puis, l’ayant reconnu, ils se mirent à chuchoter entre eux. Si leur regard n’était pas franchement accueillant, il n’avait rien de provocant. L’un d’eux était très jeune, les deux autres un peu plus vieux.