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Arrivé à leur hauteur, Eraste Pétrovitch les salua. Non seulement ils ne lui répondirent pas, mais ils lui tournèrent le dos.

Alors, sachant que la douceur agit plus efficacement sur les gens frustes que les cris, il leur souhaita à nouveau le bonjour, mais d’une voix à peine audible. Il se pencha en arrière, en position d’attente.

Alors, les bergers répondirent à son salut. Et même poliment.

— A vous de même, répondit l’un des plus âgés.

— Salut à vous, dit l’autre.

Le jeunot hocha la tête en silence et rajusta le petit foulard rouge qu’il avait autour du cou.

Fandorine n’avait pas la moindre intention d’apprendre la politesse à ces bouseux, il voulait simplement demander si mister Culligan ou sa fille étaient chez eux, mais ce ne fut pas nécessaire.

Un hennissement bruyant et joyeux retentit, et, de l’extrémité du corral, lançant en avant sa longue tête effilée, la belle Selma à la robe noire arriva au galop. Elle gonfla les naseaux, de ses dents toucha amicalement l’épaule d’Eraste Pétrovitch, qui, en retour, la gratta au front, à l’endroit de sa petite étoile blanche.

Eh bien, Ashleen au moins est à la maison, se dit-il, et au même instant il entendit la voix de la perle de la prairie :

— Mister Fandorine, vous ?!

Elle se tenait à une fenêtre ouverte et le regardait avec de grands yeux étonnés. Son visage était rouge, sa poitrine se soulevait, haletante. Pourquoi cela ?

Il effleura le bord de son chapeau : ici, dans l’Ouest, on ne retirait pas complètement son couvre-chef pour saluer une dame. Il y avait dans cette habitude une certaine élégance, et Eraste Pétrovitch l’avait volontiers faite sienne.

— Comme vous pouvez le constater, on a plaisir à vous voir, lança miss Culligan. (Après une courte pause, elle indiqua Selma d’un mouvement du menton, puis éclata de rire, ravie de cette plaisanterie gentiment ambiguë.) Entrez, entrez ! On n’arrête pas de parler de vous, ici !

Il gravit le perron.

Ashleen vint l’accueillir dans le vestibule et le conduisit dans la pièce voisine, le salon, où une seconde porte, pour autant qu’il se souvenait, menait à la salle à manger. Les vantaux étaient entrouverts et battaient légèrement sous l’effet d’un agréable petit courant d’air ; des rideaux blancs frémissaient aux fenêtres baignées de soleil.

La jeune fille était manifestement troublée par quelque chose, ce qui n’allait pas vraiment avec son caractère. Que signifiaient cette rougeur sur ses joues, ces cils qui frémissaient, ce souffle court ? Eraste Pétrovitch repoussa résolument une première supposition, trop flatteuse pour son amour-propre.

Et il eut raison.

L’émoi de miss Culligan trouva immédiatement son explication.

— Mon Dieu, il vient de se passer un véritable miracle ! s’exclama-t-elle en saisissant la main de son visiteur. Vous êtes déjà au courant ? Le colonel donne à papa trois cent mille dollars pour ma vallée ! TROIS CENT MILLE ! Désormais, je suis le plus riche parti de tout l’Etat du Wyoming ! Je suis mon propre maître ! Dans un mois, je serai majeure et je pourrai épouser qui bon me semble !

— F-félicitations, dit Fandorine, s’asseyant sur le rebord de la fenêtre pour profiter de l’air. La fois précédente, le ranch grouillait de monde. Et aujourd’hui, c’est le désert.

— Les gars ont conduit un troupeau au chemin de fer, et papa vient de partir à Crooktown, chez le notaire. La signature de la vente a lieu à trois heures, mais avant, il voulait passer à la banque, pour leur demander de préparer un coffre. Mister Star a promis de payer la moitié en liquide !

Les nobles actions exigent une certaine théâtralité, il faut soigner ses effets. Pour cette raison, Eraste Pétrovitch ne se refusa pas le plaisir de forcer un peu sur la gravité de son information.

— Madame, je vous apporte des nouvelles importantes, commença-t-il d’un air sombre puis, se rappelant fort à propos la plaisanterie américaine, il ajouta : Une bonne et une mauvaise. Par laquelle souhaitez-vous c-commencer ?

— Commencez plutôt par la mauvaise.

— Vous ne serez pas le plus riche parti de l’Etat du Wyoming, dit-il en essayant de toutes ses forces de retenir un sourire.

— Ah ! fit miss Culligan, désolée.

— Vous serez le plus riche parti de toute l’Amérique.

— Oh ! s’exclama la jeune fille avec étonnement.

Et cette fois, Fandorine éclata ouvertement de rire. Bien que sans prétention, son numéro avait fait forte impression sur l’auditoire.

Brièvement, sans détails superflus, il expliqua le sens de ses paroles. Ashleen écoutait, ses lèvres roses entrouvertes et son visage changeant constamment de couleur : de rouge, il devint pâle, puis s’empourpra de nouveau.

— … Il faut envoyer un télégramme à votre père, résuma Eraste Pétrovitch. Si mister Star veut acheter Dream Valley, qu’il paye le prix réel. Je ne suis pas spécialiste, mais je suis sûr qu’en l’occurrence celui-ci se mesure en millions.

Dans la salle à manger, quelque chose tinta, et Ashleen porta aussitôt son doigt à la bouche.

Elle se précipita vers la porte entrouverte et cria, furieuse :

— Sally ! Sors d’ici ! Tu rangeras plus tard !

Elle referma soigneusement la porte, se retourna.

Il était agréable de voir aussi décontenancée cette demoiselle capricieuse et sûre d’elle.

— J’ai… j’ai écouté, mais comme dans un brouillard, balbutia-t-elle. J’ai peut-être mal compris… Combien vous avez dit ? Dix tonnes ?!

— C’est une première et, de toute évidence, trop prudente estim…

Un nouveau souffle de vent avait soulevé le rideau, qui était venu chatouiller la joue d’Eraste Pétrovitch. Repoussant le léger tissu, il en avait profité pour regarder distraitement dans la cour, et, brusquement, s’était arrêté sans finir sa phrase.

Les trois bergers se tenaient près de la barrière du corral, en train de discuter.

— Diable, marmonna Fandorine. Comment ai-je pu…

— Quoi ? s’étonna Ashleen. Qu’est-ce que vous disiez ?

— Veuillez m’excuser. Je reviens tout de suite.

Il enjamba la fenêtre et sauta.

— Eh, boy ! dit Eraste Pétrovitch en s’approchant du jeune garçon au foulard rouge autour du cou. Pourquoi tu ne m’as pas salué tout à l’heure ?

Les deux autres s’écartèrent par précaution. Le gamin pâlit et commença à cligner de ses yeux bleus. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.

— Eh bien, dis quelque chose. J’aimerais entendre le s-son de ta voix.

Le garçon aux yeux bleus recula, s’appuya dos à la barrière.

— Eh, mister, tenta d’intervenir l’un des bergers. Pourquoi vous vous en prenez à Bill ? Il n’a rien…

Refusant d’écouter, Fandorine arracha le foulard du cou du garçon aux yeux bleus. C’était bien ça ! Sur le côté, juste sous l’oreille gauche, on pouvait voir un long hématome violacé : la trace du coup donné avec le tranchant de la main, appelé jumeshasu, autrement dit « invitation au sommeil ».

— Salut, fiston. (Eraste Pétrovitch tapa sur l’épaule de Billy, interloqué.) J’ai eu raison de te laisser en vie. Je te regarde, et je me dis que j’ai déjà vu ces yeux-là. Tu n’ouvres pas la bouche. En plus, tu cherches à cacher ton cou pour une raison quelconque… Bon, si on p-parlait un peu ?

Sans la jument morelle, Fandorine n’aurait certainement pas eu l’idée de se retourner, trop content qu’il était de cette rencontre inattendue. Mais Selma, qui lui tendait son museau par-dessus la barrière, tressaillit brusquement et s’écarta si nerveusement qu’Eraste Pétrovitch tourna machinalement la tête. Du coin de l’śil, il remarqua un mouvement dans son dos.