— Au télégraphe. Je dois envoyer un message au colonel Star. J’en ai déjà envoyé un. Je pense qu’on lui remettra les deux ensemble.
Il sortit sur le perron. Elle ne le lâchait pas.
Ses yeux ne lançaient plus d’éclairs ; elle avait maintenant l’air curieusement songeur.
— Adieu, miss. Je ne pensais pas que n-notre relation se révélerait à ce point houleuse.
Fandorine descendit prudemment une marche.
Ashleen murmura :
— Tu n’imagines même pas jusqu’à quel point elle peut devenir houleuse…
Il lui sembla qu’il avait mal entendu. D’autant que, la seconde suivante, la jeune fille se détourna de lui et cria avec fureur aux bergers :
— Eh, vous, espèces d’abrutis ! Qu’est-ce que vous avez à rester plantés sans rien faire ? Ramassez-moi cette charogne ! (D’un air dégoûté, elle pointa son joli doigt en direction du corps de Scott.) Emmenez-le n’importe où loin d’ici et enterrez-le ! Et toi, Billy, j’aurai un mot à te dire.
Les cow-boys accoururent, saisirent le corps par les bras et par les jambes. De la poche de gilet du mort glissa une chaîne en or, et derrière elle, une montre, également en or.
Quand un homme est un menteur invétéré, cela se manifeste dans les grandes choses comme dans les plus petites, pensa Fandorine, philosophe, se rappelant le bobard du défunt à propos de la montre qu’il n’avait pu acheter faute d’avoir amassé suffisamment d’argent.
L’un des deux vachers, regardant autour de lui comme un voleur, ramassa l’objet en or, l’examina et cracha, écśuré.
— Une merveille pareille, complètement bousillée !
Intéressé, Eraste Pétrovitch s’approcha un peu plus. La montre n’avait plus de verre, ses aiguilles étaient tordues, et derrière, dans le boîtier, apparaissait un trou. Laissé par une balle d’un calibre bien connu : exactement celui du Herstal.
Désormais, la suite logique était définitivement établie. Il ne restait plus aucune tache sombre dans l’histoire.
En quelques secondes, l’esprit déductif de l’enquêteur reconstitua l’enchaînement des événements du début à la fin.
Cork Culligan avait un pressant besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Le colonel avait raconté que le vieil Irlandais était pris à la gorge par les crédits qui lui avaient permis de développer son empire dans le domaine de l’élevage et de la viande. Les malheureux dix mille dollars proposés par Maurice Star pour Dream Valley ne pouvaient en aucun cas le tirer d’affaire. Mais une idée s’était fait jour. Qui en était l’auteur – Cork lui-même, son entreprenante fille ou Ted le serpent –, l’histoire ne le disait pas, mais l’essentiel n’était pas là. D’une manière ou d’une autre, ces trois-là travaillaient main dans la main. D’abord, il fallait créer l’impression qu’une force occulte voulait à tout prix chasser de la vallée tous ceux qui y vivaient. Ainsi était apparue la bande des Foulards noirs, constituée des pires têtes brûlées parmi les vachers du ranch de Culligan. En même temps avait surgi le Cavalier sans Tête.
Connaissant le colonel, les conspirateurs étaient certains que celui-ci n’abandonnerait pas ses compatriotes dans le malheur et chercherait à découvrir en quoi ils avaient pu déplaire à quelqu’un. Il était logique de supposer que Star demanderait de l’aide au plus expérimenté des détectives locaux : Melvin Scott. Mais avec celui-là tout avait déjà été convenu. Il mettrait brillamment à nu le projet des « bandits », dévoilerait à son client l’existence d’un filon d’or, et Star proposerait pour la vallée non plus dix mille dollars, mais un grand nombre de fois cette somme.
Mais les petits malins avaient oublié une chose : les membres de la communauté du Rayon de Lumière n’accepteraient pour rien au monde de laisser un Américain débarquer chez eux. Sans compter qu’à cette même période les journaux commençaient à parler d’un génial détective d’origine russe. Quand le colonel décida de faire appel aux services de cet original pour mener l’enquête, toute la machination se trouva menacée.
Mais la demande fut adressée par le biais de l’agence, et les Culligan l’apprirent – sans doute de la bouche de Melvin Scott lui-même, celui-ci ayant des amis au bureau de New York.
La célébrité du détective de Boston, amplifiée par les journalistes, effraya les conspirateurs à tel point qu’ils décidèrent de liquider le dangereux personnage avant même qu’il commence son enquête. C’est dans ce but qu’à New York avait été missionné Scott, lequel avait bien essayé de tuer Fandorine en lui tirant dans le dos, mais n’était finalement revenu qu’avec une montre hors d’usage. C’était pour ça que le « pink » s’était mis en fureur quand le joueur du saloon lui avait demandé : « Où t’étais passé ? T’étais parti, ou quoi ? »
Quand il apparut que l’homme de Boston ne se laisserait pas avoir facilement, les conspirateurs redoublèrent de peur. Cette fois, toute la bande avait attaqué le train conduisant Fandorine de Cheyenne à Crooktown. Et de nouveau sans résultat !
C’est alors que miss Culligan était entrée en jeu. Il ne faisait aucun doute qu’elle avait tourné à dessein autour de la maison du colonel, et sa joie à l’idée de voyager dans le merveilleux carrosse était absolument sincère. Il est probable que la jeune Dalila s’était fixé comme tâche de séduire le Samson nouvellement arrivé, ou, au moins, de faire en sorte qu’il ne puisse échapper à la rencontre avec Ted. Dans un endroit comme Splitstone, où la loi n’était qu’un vain mot, fomenter une dispute avec l’étranger n’était pas difficile, et pour ce qui était du verdict des jurés, on pouvait être tranquille.
Cependant, après avoir attentivement observé le célèbre et terrible « Fendorin », l’intelligente Ashleen avait compris qu’il n’était pas aussi terrible que cela. En outre, on pouvait parfaitement utiliser ce garçon intelligent dans l’intérêt de l’affaire. Ce n’en serait que mieux. Star croirait plus volontiers un compatriote.
C’était pour cela que la charmante demoiselle avait empêché le duel avec Ted. C’était pour cela que Scott n’avait pas laissé son coéquipier tomber dans le précipice. Et c’était la même raison qui expliquait la mollesse de la poursuite mise en scène par les Foulards noirs après la découverte du « secret » de la mine.
Peinturlurer une « veine d’or » dans un souterrain sombre et même bourrer la première caisse de la pile de vraies pépites n’était pas si compliqué que cela.
Le sympathique Wash Reed, habilement mis dans les pattes du détective de Boston, s’était fort à propos révélé un chercheur d’or expérimenté. Cela, pour le cas où le citadin totalement profane en la matière n’aurait pas eu conscience de ce qu’il voyait dans la mine.
Tout ce spectacle mûrement réfléchi jusqu’au moindre détail avait été merveilleusement joué.
Fandorine avait brillamment interprété le rôle de la marionnette. (A cette pensée, Eraste Pétrovitch devint rouge de colère.)
L’expert géologue avait donné un avis juste.
Le colonel avait gobé l’hameçon.
Un seul facteur avait été omis par les marionnettistes : la susceptibilité de la marionnette. Mais l’erreur était pardonnable : après tout ils n’avaient aucune idée du genre de poisson qu’il était ni de la façon dont on le dégustait…
Cette avalanche de déductions traversa l’esprit d’Eraste Pétrovitch en l’espace d’une minute ou à peine plus, le temps que les deux cow-boys mettent le cadavre hors de vue, ce qu’ils firent sans égards particuliers, mais au moins dans un silence de mort.
Selma s’approcha de la barrière et tendit vers Fandorine son cou de cygne.
— Merci, ma b-belle, dit-il sérieusement avant de déposer un baiser sur la joue veloutée de la jument morelle.