Du perron, parvint un rire sonore.
— Tu n’embrasses que les juments ?
Miss Culligan était debout sur le perron, les mains sur les hanches, et elle le regardait de haut en bas. Eclairée par le soleil matinal, elle rayonnait, et même pourrait-on dire chatoyait, comme si elle était en or fondu.
Changement de tactique élémentaire, se dit en souriant Eraste Pétrovitch, néanmoins ébloui.
— Viens ici. A moins que tu n’aies peur de moi ?
Elle tendit vers lui ses fines mains aux ongles longs et pointus comme des griffes.
Cela se pourrait bien que j’aie peur, pensa-t-il.
— Je comprends, miss, qu’après ce qui vient de se passer vous n’ayez pas une très haute opinion de mes facultés intellectuelles. Mais, tout de même, à votre place, j’agirais un peu plus subtilement.
Rejetant la tête en arrière, Ashleen partit d’un grand éclat de rire.
— Dans les relations entre un homme et une femme, les subtilités sont inutiles. Elles ne font que gêner. Tu penses que je joue la comédie ? Que je veux t’attirer dans le seul but de te planter mes dents dans le gosier ?
— Quelque chose dans ce genre. Il y a quelques minutes, vous me regardiez avec une autre expression. A franchement parler, vous haïssez avec plus de talent que vous ne séduisez.
Ce qui était absolument faux. Tout en prononçant ces paroles au plus haut point raisonnables, il s’approchait d’elle, comme attiré par un fil invisible, mais très solide.
Elle courut à sa rencontre, sans cesser de fixer sur lui ses yeux où brillait une lueur de victoire, mais désormais elle ne le regardait plus de haut en bas mais de bas en haut.
— C’est vrai, il y a quelques instants je te méprisais, et j’aimais Rattler. Maintenant, c’est le contraire. Il s’est enfui comme le dernier des poltrons. Il est plus faible que toi. Je n’ai pas besoin d’un tel mari. C’est toi que je veux !
Diable, mais c’est qu’elle parle sérieusement, comprit Fandorine, en proie à un étrange sentiment. En même temps qu’il était flatté, il éprouvait une certaine frayeur.
— Epouse-moi ! dit l’audacieuse demoiselle en le prenant par la main. Je ne trouverai de toute façon pas mieux que toi. Et toi, tu ne trouveras nulle part au monde une femme telle que moi. Regarde-moi bien. Mais pas avec les yeux de l’intelligence, avec ceux du cśur. C’est moi qu’il te faut. Chaque jour de ta vie sera une bataille et une fête. Avec moi, tu ne t’ennuieras jamais. Et nos enfants ? Les garçons seront des lions, les filles des panthères.
Tout de même, ces Américains sont les rois de la réclame, ils savent comme personne vanter la marchandise, se dit Fandorine, essayant encore d’ironiser. Mais ses affaires allaient mal. Par exemple, il avait très envie, par instinct de conservation, de détourner les yeux, mais cela était impossible. Le regard de la jeune fille le tenait captif, refusait de le libérer de son emprise couleur d’émeraude.
Et plus ça allait, pire c’était.
Miss Culligan se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa furtivement au coin de la bouche, comme si elle marquait un mustang au fer rouge. En tout cas, Fandorine se sentit brûler.
Mais était-ce une si belle perspective que cela d’avoir une femme qui donnerait naissance à des lions et des panthères ? Il s’imagina en dresseur de fauves, entrant chaque jour dans une cage, un fouet dans une main, un morceau de viande crue dans l’autre.
— Et en plus de tout le reste, je suis également une fiancée très riche, roucoula la séductrice. Dotée de trois cent mille dollars !
— Je me contenterais même de dix mille. Ta v-vallée ne vaut pas plus, répondit-il d’une voix quelque peu enrouée, tout en se disant qu’une fille pareille n’avait de toute façon pas besoin de dot.
Elle se recula brutalement.
— Par contre, moi, je ne me contente pas d’un fiancé qui se contenterait de dix mille ! Choisis : c’est moi avec trois cent mille dollars ou tu vas au diable.
Entrant dans son rôle de dresseur, Eraste Pétrovitch fit claquer un fouet imaginaire et dit :
— C’est toi qui choisis. Moi et un marché honnête, ou b-bien tu vas au diable.
La lionne, avec un rugissement (pas au sens figuré mais tout ce qu’il y a de propre), se jeta sur lui en cherchant à lui enfoncer ses ongles dans le visage. C’est à peine s’il eut le temps d’intercepter son poignet.
Se tortillant comme un ver entre ses mains puissantes, miss Culligan voulut donner un coup de genou dans l’aine de son offenseur, et leva même la jambe. Mais le coup n’eut pas lieu. Sa jambe au galbe parfait ralentit son mouvement, se leva très haut, autant que le permettait sa jupe, et s’enroula autour de Fandorine.
Jamais jusqu’à présent aucune demoiselle en robe de soie ne s’était comportée de cette manière avec Eraste Pétrovitch. De surprise, il détacha ses doigts.
Profitant de sa liberté retrouvée, Ashleen l’enlaça et lui planta sur la bouche quelque chose entre le baiser et la morsure, difficile de savoir. En tout cas, il y eut du sang, un sang dont le goût ne fit qu’ajouter de l’intensité à l’étreinte.
— Non ? murmura-t-elle, se détachant un instant.
— Non, répondit-il. Ou honnêtement ou pas du tout.
— Idiot !
Suivit un nouveau baiser, plus ardent et plus long que le précédent.
S’interrompant pour avaler une bouffée d’air, miss Culligan dit :
— Pas mal. Je n’ai pas besoin d’un empoté pareil comme mari, mais pour « stationner une nuit » tu feras l’affaire.
Fandorine ne comprit pas tout de suite ce que signifiait one night stand, mais quand il finit par saisir, il jeta un regard en biais à la pendule de la cheminée.
Dix heures cinq. Le rendez-vous de Star et de Culligan avait été fixé à trois heures. Il avait encore le temps (merci au télégraphe).
Qu’est-ce qui te prend ?! s’offusqua la Raison. Pars tant que tu es entier ! Au plus fort de l’étreinte cette furie carnassière va t’arracher la gorge avec les dents. Pour trois cent mille dollars ?
Le deuxième Guide, l’Esprit, se taisait. Miss Culligan ne présentait pour lui aucun intérêt.
Eraste Pétrovitch essaya d’apporter la contradiction au premier Guide : si les étreintes étaient de qualité, elle ne l’égorgerait pas.
Mais pouvait-on avoir le dernier mot face à un tel contradicteur ? Dans ce cas, elle le fera quand l’étreinte sera terminée, paria le premier Guide, qui, bien sûr, avait à cent pour cent raison.
Il faut décamper au plus vite, se dit Fandorine.
Mais Ashleen se serra contre lui, de son corps souple émanèrent chaleur et frémissement. A cette vibration magique réagit le troisième des Guides, qui, jouant des coudes, supplanta les deux autres. Brusquement, dans l’esprit de Fandorine surgit une maxime russe, absolument non confucianiste : « Qui vivra verra ! », et, intrépide, il se jeta tête la première dans l’aventure la plus risquée de toute son existence.
1- Late, late ! (« Plus tard, plus tard ! ») prononcé par Massa avec l’accent japonais. (N.d.T.)
2- « Les Foulards noirs ! Les Foulards noirs ! »
3- « Je vous prie d’excuser cet accoutrement. Comme vous pouvez le voir, la dernière partie de mon voyage n’a pas précisément été une partie de campagne. »
4- Serpent à sonnette.
5- Splistone. La ville la plus paisible des Plaines. Laisser ses armes à feu au bureau du marshal.
6- Un nunchaku dans l’étui de gauche, un poignard dans celui de droite.
7- Formule utilisée par le philosophe et critique littéraire Nicolas Dobrolioubov pour qualifier L’Orage de Nicolas Ostrovski, pièce qui aborde le sujet du droit des femmes à aimer qui bon leur semble. (N.d.T.)