— C’est bien dommage qu’Eraste Pétrovitch n’ait pas pu venir lui-même, mais ce n’est pas grave. L’assistant d’un homme aussi exceptionnel doit être quelqu’un d’extraordinaire, lui aussi.
Tioulpanov fronça les sourcils : il avait saisi le doute dans l’intonation du président. Celui-ci en demandait trop : que Fandorine se déplace en personne ! Il ne manquait que ça ! Son supérieur allait-il se rendre dans ce trou perdu, pour des vétilles ? Il ne fallait pas rêver.
Pour ne pas trahir son ignorance humiliante de l’affaire, Tioulpanov décida de jouer les hauts personnages devant ce petit chef provincial. Il ne posa pas de questions, n’exprima aucun jugement si ce n’est à propos du temps qu’il faisait (sec, mais pas trop chaud, ce qui était fort agréable) et, pour commencer, se limita à des interjections.
En sortant du bâtiment de l’Assemblée, ils montèrent directement dans la carriole vieillotte du président et roulèrent à travers un paysage où alternaient champs et bosquets, avant de pénétrer dans une épaisse forêt.
— Je vous laisserai près du chemin des Tatars, c’est à deux pas de Baskakovka, expliqua Blinov. J’espère que vous ne m’en voudrez pas. Je ne peux pas me montrer chez Barbara Ilinitchna, en ce moment, je suis devenu persona non grata. Pour l’héritière de ce nouveau latifundium, votre serviteur est un reproche vivant, pénible souvenir de son bon accueil d’autrefois.
Anissi acquiesça d’un signe de tête. Pourtant, c’était la première fois qu’il entendait parler de cette héritière et le sens du mot « latifundium » n’était pas tout à fait clair pour lui. Cela devait désigner aussi quelque chose de sud-américain.
Antoine Maximilianovitch devisait sans discontinuer, essentiellement à propos de choses qui n’avaient rien à voir avec l’affaire : la région de Pakhrinsk, qui était très ancienne, la beauté de la nature, le bel avenir de ces petits villages vétustes, de ces lentes rivières et marécages mélancoliques. Blinov était absolument convaincu que ce trou perdu était promis à un avenir radieux, lequel était attendu pour le printemps prochain, date prévue pour l’inauguration d’un chemin de fer qui allait traverser le district.
— Vous imaginez ce que ça va être, aimable Anissi Pitirimovitch ?
Le président du Conseil se retourna et, dans son exaltation, il saisit la main du jeune homme si fort que Tioulpanov fit une grimace : l’enthousiaste avait une poigne puissante.
— Aujourd’hui, personne n’a besoin de nos petites industries ni de nos forêts mixtes. Lorsqu’on pourra se rendre à Moscou dans un compartiment confortable avec des banquettes moelleuses, les estivants viendront par milliers. Bénie soit cette sous-espèce oisive de l’Homo sapiens ! Ils apporteront de l’argent, des routes praticables, des emplois pour les habitants du cru ! Alors, l’ivrognerie et la mendicité disparaîtront, on fera bâtir des hôpitaux et des fermes. Dans deux ou trois ans, on ne reconnaîtra plus notre district !
— C’est pour cela que vous avez appelé Baskakovka « un nouveau latifudium » ? dit Anissi en répétant le mot ronflant d’un air détaché.
Il espérait l’avoir bien retenu. Ce n’était pas tout à fait le cas : Blinov le reprit.
— Latifundium. Qu’était donc Baskakovka jusqu’à présent ? Vingt mille hectares de terre épuisée, pauvre en humus, coincée entre le marécage de Gnilovo et les terrains vagues de Mokchino. Papakhine (un de nos entrepreneurs locaux) avait proposé d’acheter tout le domaine pour trente mille roubles, qu’il voulait débourser en plusieurs fois. A présent, ce sont deux mille terrains pour des villégiatures ! Chacun pourra être vendu à des promoteurs et des constructeurs pour mille roubles.
— Deux millions ! calcula immédiatement Tioulpanov, qui sifflota.
— D’après les calculs les plus modestes, remarquez. Ces millions lui sont montés à la tête, à Barbara Ilinitchna.
— C’est la propriétaire ? s’enquit le secrétaire.
— A présent, oui. Alors qu’il y a un mois elle n’était que la fille adoptive de Sophie Konstantinovna, la propriétaire, et donc, une pique-assiette. Feu Sophie Konstantinovna vivait chichement et envoyait ses maigres revenus à son fils unique, Serge Gavrilovitch, qui servait au bataillon de chasseurs des montagnes, à Kouchka. A l’époque, je les fréquentais. Imaginez, quelquefois pour le thé, il n’y avait sur la table que des biscottes avec de la confiture d’airelles, rien d’autre.
En entendant l’expression « feu Sophie Konstantinovna », Tioulpanov retrouva ses esprits tel un corbeau qui aperçoit soudain, en rase campagne, sous un saule, la proie qu’il cherchait. En criminologie, une fortune inattendue promettait beaucoup ou, comme disait son supérieur, ouvrait de vastes perspectives.
— Que lui est-il donc arrivé, à la pauvre vieille ? demanda-t-il d’une voix onctueuse, tout en se disant : Ce serait bien qu’il s’agisse d’un meurtre, et des plus mystérieux ! Alors je n’aurais pas perdu ma journée à avaler de la poussière.
— Comment ? Vous n’allez pas me dire que votre supérieur ne vous a pas mis au courant ? s’étonna Blinov.
Tioulpanov dut faire comme si sa question avait un sens purement rhétorique, une sorte de conversation à voix haute avec soi-même.
— Elle n’était pas du tout vieille, répondit le président du Conseil. Dans les quarante-cinq ans, et robuste. Quant à son fils, Serge Gavrilovitch, c’était un vrai preux, un gars d’une belle carrure. De la vieille race des Baskakov. C’est donc plutôt par sentimentalisme et mépris de la maladie que Sophie Konstantinovna avait ajouté le nom de sa fille adoptive à son testament…
Le corbeau fondit sur sa proie.
— Ajouté à son testament ?
— Mais oui. L’année dernière, Mme Baskakov était tombée de sa calèche – son cheval s’était emporté – et elle s’était fait mal. Elle avait passé une semaine au lit, puis elle s’était relevée plus en forme que jamais. Mais, pendant qu’elle était malade, elle s’était fait donner l’extrême-onction et s’était souciée d’écrire son testament. Naturellement, elle léguait tout à son fils unique et, à la fin, elle avait ajouté une clause : si son fils mourait sans laisser d’héritier, tout reviendrait à sa fille adoptive Barbara. Car celle-ci avait vraiment pris soin d’elle : elle lui faisait des compresses, des potions… Sophie Konstantinovna voulait lui faire plaisir. Et voilà le résultat…
— Quel résultat ? demanda le jeune homme, qui n’arrivait pas à tenir sa langue.
— Jugez par vous-même. L’année dernière, au moment où la Baskakov a rédigé son testament, c’était une personne encore vaillante et pas du tout vieille, malgré ses hématomes sur le dos. En plus, elle avait un héritier légitime, son sous-lieutenant de fils aux joues vermeilles avec une moustache comme ça. Entre nous, l’héritage était plutôt minable. Il y a un mois, trois événements sont survenus coup sur coup : deux tragiques et un heureux, qui ont tout changé…
Soudain, le président du Conseil se mit à marmonner des paroles incompréhensibles :
— Des caqueteurs, des caqueteurs, vous les entendez qui jacassent dans le marais ?
Son visage devint tendrement rêveur.
— Ce sont les canards d’ici, une espèce extrêmement rare, poursuivit-il. D’ailleurs, il y a beaucoup d’oiseaux rares dans nos contrées. Nos braconniers, les villageois du coin, les avaient pratiquement exterminés, mais à présent plus personne n’ose s’aventurer dans les marais : à quelque chose malheur est bon. Il y a une nouvelle génération de canards. Bientôt, on pourra y faire un tour avec un fusil. J’ai une maison de l’autre côté du marais. Une ruine, vestige du nid familial. Tout mon temps est consacré à la communauté, je n’en ai pas pour m’occuper de mon patrimoine à moi. Et puis, vous parlez d’un patrimoine ! Rien du tout ! Je l’aurais bien laissé tomber, mais c’est qu’il y a la nature, et la chasse ! Vous n’êtes pas chasseur ?