— Moi ? s’écria Tioulpanov en faisant la grimace, agacé par cette digression. Non.
— Et moi, c’est mon péché mignon.
Anissi, rappelant à l’ordre le conteur indiscipliné :
— Vous avez parlé d’événements tragiques et joyeux…
— Oui, oui. D’abord, une terrible nouvelle est arrivée du Pamir : le sous-lieutenant Baskakov était tombé dans un combat contre les Afghans. Bouleversée, Sophie Konstantinovna a eu une crise cardiaque. Et, trois jours plus tard, il lui est arrivé ça. Ce pourquoi vous êtes venu ici.
Blinov baissa la voix, alors qu’ils étaient seuls, et Tioulpanov se sentit de nouveau en colère contre son supérieur. Pouvait-on se moquer de la sorte de son assistant dévoué ?
— A peine a-t-on enterré Mme Baskakov, à peine Barbara Ilinitchna est-elle entrée en possession de ses biens, qui lui étaient tombés dessus de façon si inattendue, que nous avons appris qu’il allait y avoir le chemin de fer.
— Et alors, l’héritière ? demanda Anissi, curieux. Tous ces événements ne l’ont-ils pas perturbée ? Elle n’avait pas un sou, et la voilà à la tête d’une fortune.
— Au début, elle a pris peur. Dans un premier temps, elle a même cherché auprès de moi consolation et soutien : à l’époque, j’étais son confident numéro un. Il faut vous dire qu’autrefois, Barbara Ilinitchna faisait preuve d’une grande indépendance d’esprit. Elle voulait servir le peuple et la société, faire des études pour devenir institutrice ou sage-femme. Combien de fois n’avions-nous pas rêvé ensemble à un miracle qui transformerait notre modeste contrée : par exemple, on construirait une usine, ou bien un industriel prévoyant déciderait d’assécher le marais de Gnilovo, ou encore un riche propriétaire originaire de la région léguerait cent ou deux cent mille roubles pour la mise en valeur de son pays natal.
Antoine Maximilianovitch poussa un soupir et Tioulpanov imagina vivement cette scène : un fonctionnaire dévoué à la communauté, un peu malmené par la vie mais encore tout à fait vert, et une demoiselle modeste, jolie ; une vieille demeure, de douces soirées. Cela devait bien finir par quelque romance.
— Et alors ? Une fois devenue riche, Barbara Ilinitchna a-t-elle renoncé à faire une donation pour le district ?
— Pas tout de suite, répondit Blinov avec un soupir encore plus douloureux. Au début, elle a poursuivi son idée. Elle a même rédigé son testament, léguant tous ses biens à la municipalité de Pakhrinsk…
— Je suppose que c’était pour la forme, dit le secrétaire avec un sourire moqueur. S’agissant d’une jeune demoiselle…
Le président jeta un coup d’śil rapide au fonctionnaire moscovite.
— Non, mon cher Anissi Pitirimovitch, ce n’était pas du tout pour la forme. Barbara Ilinitchna est phtisique. Elle a toujours pensé qu’elle mourrait jeune. De là lui venait son sens du sacrifice, son désintéressement. Mais, là-dessus, des charognards se sont manifestés : quoi de plus normal ? Egor Ivanovitch Papakhine, qui cette fois-ci a proposé bien plus que trente mille. Makhmetchine, l’entrepreneur tatar qui voudrait ouvrir un hôpital pour offrir des cures de koumys dans les bosquets de Baskakovka. Il a proposé deux fois plus que Papakhine. Ils ont fait croire à Barbara Ilinitchna qu’à présent on savait soigner la phtisie en Suisse. Ils lui ont complètement troublé l’esprit. Et de lui parler de Paris, de Menton… Et c’est comme ça que j’ai perdu sa confiance.
On ne voyait presque plus la route, uniquement des murailles d’arbustes des deux côtés. En haut, dans l’espace étroit entre les cimes des hauts pins, la bande noire du ciel scintillait de myriades d’étoiles.
Soudain, le cheval se mit à piaffer, à replier ses postérieurs, et Anissi sentit son cśur se serrer. Une créature se tenait devant eux sur le bord de la route : un être blafard, maigre, de taille immense, qui produisait de petits bruits perçants, à vous troubler l’âme. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau au méchant sorcier Babaï que sa maman évoquait pour lui faire peur, quand il était petit : « Si tu n’obéis pas, il te prendra par le toupet, il te jettera dans sa besace et il te portera dans la clairière aux démons. »
Blinov tira sur les rênes, cria plusieurs fois « Halte ! » pour calmer le cheval effrayé.
— Vladimir Ivanovitch, c’est vous ? Vous revenez d’Olkhovka ?
La créature bougea et cessa sa complainte. En fait, ce n’était pas du tout le sorcier Babaï, mais un paysan très grand et maigre vêtu d’une chemise blanche, qu’il portait par-dessus son pantalon en velours de coton, avec des chaussons en tille aux pieds. La lune sortit et éclaira un visage barbu aux joues creuses, les yeux très enfoncés – on aurait dit des trous noirs – et un fin mirliton qu’il tenait à la main.
— Bonsoir, Antoine Maximilianovitch, dit le moujik d’une voix douce et agréable.
Il s’inclina devant Tioulpanov, non pas à la manière des gens du peuple, mais comme on fait dans les salons.
— Vous avez deviné : j’étais allé à Olkhovka pour voir les vieilles de là-bas, pour noter les adages locaux. Je me suis fait un mirliton. Ne trouvez-vous pas que c’est une tonalité étonnante ?
— Oui, elle nous casse les oreilles, acquiesça le président du Conseil. Anissi Pitirimovitch, je vous présente Vladimir Ivanovitch Petrov, un vrai Russe, connaisseur de l’art oral populaire. Il ne se soucie de rien au monde à l’exception du folklore et des métiers paysans. Il est venu de Pétersbourg et il loge à Baskakovka. D’ailleurs, il n’y a pas tellement d’autre solution. Cela tombe très bien : vous aurez un guide. Et voici M. Tioulpanov, fonctionnaire du secrétariat du général gouverneur. Il nous a été envoyé pour démêler l’histoire que vous connaissez.
Tout le monde connaissait l’histoire, même ce joueur de mirliton, sauf lui !
Ils se séparèrent de Blinov, car le savant de Saint-Pétersbourg prit un raccourci à travers la forêt. A la différence du volubile président du Conseil, l’ethnographe était taciturne, et ne se retournait pas sur son compagnon ; de temps en temps, il tirait de son mirliton des trilles mélancoliques qui semblaient malveillants à Tioulpanov.
Le jeune homme attendit cinq minutes : la conversation n’allait-elle pas rouler tout naturellement sur les habitants du village, ou du moins le folklore de Pakhrinsk ? Qu’importe, à partir du moment où il y a échange… Mais Petrov se taisait toujours et Tioulpanov se vit obligé de faire le premier pas.
— En tant que spécialiste des légendes, vous avez dû entendre souvent des histoires bizarres. Encore plus bizarres que celle dont parlait Antoine Maximilianovitch.
Il n’aurait pas pu commencer de manière plus maladroite.
— Encore plus bizarre ? Je crois que cela n’existe pas, marmonna Petrov.
Mais, après ce début prometteur, il se tut de nouveau.
Tioulpanov décida alors de prendre le taureau par les cornes. Il fallait en finir avec les détours.
— J’ai remarqué, Vladimir Ivanovitch, que vous évitez de me parler des récents événements de Baskakovka. Pourquoi ? Y a-t-il des raisons à cela ?
C’était le meilleur moyen pour faire parler ce personnage taciturne : il fallait le surprendre par un assaut brutal et l’obliger à se justifier. Le perspicace Eraste Pétrovitch avait enseigné cette manśuvre à son assistant.
Son stratagème réussit au-delà de ses espérances. Petrov enfonça sa tête dans ses épaules, se retourna et ouvrit ses bras osseux en un geste d’excuse.