Là, Vladimir Ivanovitch se tut, manifestement confus de ces propos obscurantistes. Tioulpanov, quant à lui, leva plusieurs fois les sourcils, dans l’espoir de stimuler le travail de l’intellect. A cause de cet exercice, ses oreilles bien décollées se mirent à bouger. Fasciné par ce spectacle, Petrov faillit trébucher.
Tioulpanov finit par formuler sa conclusion :
— Il n’y a absolument rien de surnaturel dans cette histoire. La Baskakov a dû voir tomber une branche ou encore le tuyau d’arrosage, ce qui lui a rappelé la légende. Sachant qu’elle était la dernière de la famille, elle a imaginé que le serpent était venu la chercher. Ajoutez à cela ses nerfs détraqués, son cśur brisé : il y avait de quoi rendre le dernier soupir, que Dieu ait son âme. C’est une histoire banale, pas besoin de faire une enquête.
Petrov finit par trébucher sur le sol plat, et il s’accrocha au tronc d’un tremble.
— Et que faites-vous de la trace ? demanda-t-il en regardant le secrétaire d’un air perplexe.
— Quelle trace ?
— M. Blinov ne vous a-t-il donc rien dit ? Il n’a pas eu le temps. Ou bien il n’a pas voulu vous en parler : c’est un matérialiste. Ce soir-là, il pleuvait. Eh bien, dans la boue, sur le chemin où on a trouvé Sophie Konstantinovna, il restait une trace, comme si un énorme reptile était passé par là.
Vladimir Ivanovitch coula un regard en direction d’Anissi, qui demeurait bouche bée, et il poussa un soupir.
— C’est bien ça, le hic. C’est à cause de ça qu’il y a des rumeurs et des rôdeurs. Kracheninnikov a planté des piquets autour de cet endroit et il a mis une bâche pour garder la trace. Vous pourrez donc vous en assurer vous-même.
II
Sitôt dit, sitôt fait. Il faisait déjà nuit, mais lorsque le régisseur souleva la bâche posée sur quatre piquets et éclaira le sol avec une lampe à huile, Tioulpanov aperçut un long sillon sinueux : on aurait dit que quelqu’un avait traîné une grosse bûche dans la boue…
Mais commençons par le commencement.
Le village de Baskakovka était apparu soudainement aux yeux de Tioulpanov et, à cause de cela sans doute, lui avait fait une étrange impression.
L’ethnographe, qui marchait devant, avait écarté les branches et, derrière un carré d’arbres clairsemés, avait surgi une bâtisse blanche ancienne, dont toutes les vitres étaient illuminées d’une belle lumière. A cause de cela, la maison sembla à Anissi pareille à une lanterne japonaise en papier, un peu comme celles qui étaient accrochées dans le bureau d’Eraste Pétrovitch. On ne se couchait pas si tôt à Baskakovka. D’ailleurs, il était à peine dix heures.
La maîtresse des lieux avait fait un signe de tête à Petrov, comme à une personne de la famille, et ne s’était pas du tout étonnée de la visite impromptue de Tioulpanov. Anissi s’était dit que les incroyables métamorphoses survenues ces derniers temps avaient dû endurcir le cśur de la millionnaire, qui avait désappris à s’étonner.
En tout cas, lorsque Tioulpanov s’était présenté et avait expliqué qu’il était venu de Moscou pour enquêter sur les circonstances du décès de Mme Baskakov, Barbara Ilinitchna avait seulement dit :
« Eh bien, faites votre enquête, puisque vous êtes là pour ça. Samson Stépanovitch vous montrera votre chambre, laissez-y vos bagages et rejoignez-nous dans la véranda, je vous prie, pour prendre le thé. »
L’homme d’un certain âge à la figure sévère, à la chemise russe, chaussé de bottes, que la maîtresse des lieux avait désigné comme Samson Stépanovitch, était justement le régisseur Kracheninnikov, auquel Tioulpanov avait demandé séance tenante de lui montrer la trace mystérieuse.
Il n’en retira pas grand-chose. Il eut beau s’accroupir et toucher du doigt les bords secs, fissurés du sillon : il n’y avait là aucun élément important pour son enquête. Il était évident qu’aucun reptile russe n’aurait pu creuser pareille ornière, pour ne pas dire pareil canyon.
— Que pensez-vous d’un phénomène aussi extraordinaire, Kracheninnikov ? demanda Tioulpanov en regardant le régisseur de bas en haut.
Celui-ci lissait sa longue barbe russe d’un air maussade.
Passé un certain temps, il répondit à contrecśur :
— Il n’y a rien à en penser. Une bête rampante est passée par là. Grosse comme votre mollet, non, comme votre cuisse.
— Eh bien, dit Anissi en se levant d’un air amusé. Nous avons établi les signes particuliers de notre Guivre : elle est aussi grosse que la cuisse du secrétaire de l’adjoint du général gouverneur. A présent, on peut lancer l’avis de recherche. Bon, allons-y, Samson Stépanovitch. Qu’est-ce qu’on va nous servir pour le thé ?
Fini les modestes biscottes mentionnées par le président du Conseil ! Il y avait des friandises si délicieuses qu’Anissi, grand amateur de sucreries, en oublia pourquoi il était venu. Il goûta aux pâtes de fruit à l’abricot, au chocolat blanc suisse (que l’on vend rue du Pont-des-Maréchaux à un rouble et demi la tablette), et à l’ananas de serre, et aux fruits confits de Revel. Cette merveilleuse abondance s’accordait si peu aux meubles vétustes et à la nappe soigneusement reprisée qu’Anissi n’eut aucun mal à se faire une idée de la situation financière de la nouvelle propriétaire. Ses richesses n’existaient qu’en perspective, non en réalité, car les terrains n’avaient pas encore été vendus ni les millions touchés. Toutefois, en prévision des rivières d’or qui allaient descendre sur Baskakovka, elle jouissait d’un généreux crédit auprès des grosses fortunes locales et en profitait à volonté.
Deux de ses possibles prêteurs, Papakhine et Makhmetchine, étaient assis devant le samovar.
Le premier avait versé du thé dans sa soucoupe, et il le buvait en aspirant bruyamment et en plissant ses petits yeux rusés et moqueurs. Il était pourtant vêtu d’un excellent costume de tweed anglais, une perle brillait sur son épingle à cravate, ses doigts soignés qui portaient un morceau de sucre à ses lèvres rouges n’avaient manifestement pas l’habitude du travail physique. Il est vrai que, lorsque le businessman se mit à gesticuler, Anissi aperçut un cor à sa main droite, mais il expliqua ce fait par son engouement pour le nouveau jeu britannique à la mode, le lawn-tennis. Papakhine buvait donc son thé dans la soucoupe et grignotait son morceau de sucre non parce qu’il était un barbare, mais avec une intention secrète et même un défi : Je ne suis pas un aristocrate, je n’ai pas le sang bleu, je suis quelqu’un de simple. D’où la coupe au bol et la barbe en balai-brosse. Bref, ce monsieur avait du caractère.
La deuxième des huiles locales qu’on lui présenta comme Rafik Abdourrakhmanovitch, était encore plus imposante : l’homme portait une redingote noire, une chemise immaculée et une cravate de soie ; un turban enserrait le sommet de son crâne, coiffure qui seyait à son visage hautain aux pommettes saillantes. D’après la manière ironique qu’avait Egor Ivanovitch de s’adresser à son concurrent en lui donnant du « Hodja », ainsi que toutes sortes d’allusions à La Mecque, la ville sacrée des musulmans, le secrétaire de gouvernement comprit que Rafik Abdourrakhmanovitch avait effectué récemment un pèlerinage en Orient, ce qui expliquait sa coiffure.
En revanche, la propriétaire déçut Tioulpanov. Dans l’entrée sombre, il n’avait pas pu bien la voir. A présent, sous l’abat-jour, il fallait se rendre à l’évidence : Barbara Ilinitchna n’était pas jolie. Sa peau était terne, ses cheveux, qu’elle avait eu la mauvaise idée de rassembler en chignon, étaient clairsemés, et son visage était étonnamment petit et couvert de drôles de bosses minuscules. En écoutant le récit du président du Conseil, il s’en était fait une tout autre image : une demoiselle pâle, mais bien de sa personne, le regard effarouché d’un être sans défense, complètement perdue face au destin qui avait pris un tour imprévu et attendant le preux chevalier qui allait la délivrer, la prendre sous sa protection, la rassurer et la sauver. Elle le paierait en retour en lui offrant la gratitude du cśur, un amour passionné – on dit que les jeunes filles phtisiques sont particulièrement ardentes – et, naturellement, une dot de deux millions.