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La dot, Anissi s’était mis à en rêver en marchant avec Petrov vers la maison par une allée sombre. A présent, le secrétaire de gouvernement dévisageait Barbara Ilinitchna non sans une pensée secrète : oui, les millions, c’était une fort bonne chose, mais il lui faudrait la suivre à Menton, démissionner de son travail. Avec une fortune pareille, c’eût été idiot d’user ses souliers pour gagner cinquante roubles par mois. Or, sans son supérieur, Eraste Pétrovitch, sans Massa, son tortionnaire à la figure lunaire, il risquait de sombrer dans l’ennui et de se mettre à boire. Qu’elle aille au diable, cette fortune !

Après s’être rempli la panse de friandises et avoir résolu la question de la fortune, Tioulpanov commença son enquête.

— Et les autres invités, sont-ils partis ? demanda-t-il en montrant les tasses vides et les serviettes froissées.

— Dans notre campagne, on se couche tôt, répondit la maîtresse de maison avec un sourire condescendant. Ils ont mangé des tartes et des gâteaux, ils m’ont bien observée, histoire de pouvoir jaser à volonté, et ils sont rentrés se coucher. Ils doivent dormir à présent. Nos propriétaires sont des gens ennuyeux, monsieur Tioulpanov. Heureusement que Rafik Abdourrakhmanovitch et M. Papakhine ne m’oublient pas, sinon je resterais seule devant mon samovar. Vladimir Ivanovitch, lui, ne compte pas : rien ne l’intéresse en dehors de ses antiquités.

En effet, le savant ethnographe s’était mis dans un coin avec sa tasse de thé, le nez dans un gros bloc-notes relié en cuir. Au-dessus de sa tête, Anissi aperçut l’icône dont il venait d’apprendre l’histoire : un vieillard (aussi malingre que Vladimir Ivanovitch lui-même, avec la même barbe et un livre saint à la main à la place du bloc-notes) et, devant lui, un serpent moucheté portant une couronne lumineuse.

Anissi n’apprécia pas du tout les propos de Barbara Ilinitchna sur les propriétaires du coin. Un mois plus tôt, elle-même n’était qu’une pique-assiette et, à présent, elle crachait sur ses voisins ? Il eut envie de lui dire une vacherie.

— Et votre régisseur, Samson Stépanovitch ? Pourquoi ne l’invitez-vous pas à prendre le thé ? Vous ne le jugez pas digne de votre compagnie ?

Barbara Ilinitchna, que cette remarque était censée confondre (ne s’était-elle pas souciée du bien du peuple ?), ne se troubla pas le moins du monde mais, au contraire, monta sur ses grands chevaux :

— Il ne viendra pas ! C’est une sorte d’arrogance spéciale, quand on se fait tout petit par orgueil. Les Kracheninnikov sont au service des Baskakov depuis presque cent ans. Pour eux, s’asseoir à la table des maîtres, c’est comme découper du saucisson sur un autel d’église. Et puis, qui suis-je pour Samson Stépanovitch ? Une parvenue, une obscure. Si vous saviez les propos qu’il a tenus !

Elle se mit à rire, mais hélas, son rire se mua en une quinte de toux sèche, convulsive, c’en était pénible à regarder. Après s’être essuyé les yeux avec un mouchoir et repris son souffle, Barbara Ilinitchna poursuivit comme si de rien n’était :

— Il aime lire des livres anciens, il s’occupe de l’église. Il voudrait que j’emploie mon héritage à construire une église à la mémoire de saint Pancrace et de la famille Baskakov. Et que je me fasse moniale pour passer le reste de ma vie à prier pour les Baskakov, afin que leurs péchés leur soient pardonnés. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Elle rit de nouveau, sans tousser, mais d’un rire douloureux, triste.

— Kracheninnikov habite-t-il dans la maison ? s’enquit Anissi, qui se demandait s’il ne devait pas commencer par observer le régisseur.

— Non, pensez-vous. Il a sa maisonnette au fond du jardin. Et aussi une guérite au bord de l’étang qu’on appelle le « bureau ». Il s’y retire pour lire les livres pieux et alors, il n’est pas question de le déranger. Même sa fille n’a pas le droit d’y entrer. Il est veuf, il vit avec sa fille, ajouta la maîtresse de maison. Une personne délicieuse, une véritable beauté russe.

M. Papakhine s’anima.

— Un vrai bouton de rose ! Dommage qu’elle ait un père pareil : sa vie sera gâchée. Serioguine, le clerc, a demandé sa main, et il s’est fait jeter de la belle manière. (Egor Ivanovitch donna un coup de poing à un adversaire imaginaire). Samson Stépanovitch n’acceptera jamais de se séparer d’elle, il la gardera auprès de lui jusqu’à ce qu’elle ne soit plus en âge de se marier. Elle n’aura plus alors qu’à se faire moniale. Pourtant, avec une tenue élégante et un peu d’instruction, et un petit voyage à Paris pour voir l’Exposition, elle s’épanouirait, je ne vous dis pas !

Cette réplique montrait que les échanges entre la propriétaire et Papakhine étaient tout ce qu’il y a de plus libre. Bien que l’industriel eût accompagné les mots « un peu d’instruction » d’un clin d’śil entendu, Barbara Ilinitchna ne se fâcha pas, ne le rabroua pas, elle sourit même. Ce petit détail n’échappa pas à Anissi.

Il était temps de passer aux choses sérieuses.

— J’ai eu l’occasion d’entendre des avis divergents sur le triste événement survenu il y a un mois. (Anissi jeta un coup d’śil discret à la propriétaire : n’allait-elle pas se renfrogner ? Mais non, pas du tout.) M. Blinov estime qu’il n’y a rien de surnaturel dans cette histoire. Il a déclaré que la rumeur sur la Guivre n’était qu’une superstition sans fondement…

— … qui risque de décourager les estivants, renchérit Papakhine, et d’empêcher que Pakhrinsk devienne un pays de cocagne. Antoine Maximilianovitch a dû vous décrire l’existence merveilleuse et progressiste que nous mènerons ici dans deux cents ans grâce au progrès ? Non ? Ce sera pour la prochaine fois, alors. (Egor Ivanovitch pouffa.) Foutaises ! Les estivants se fichent des légendes locales. Ils ont besoin d’air pur, d’un hamac, de baignades et de lait frais. Quant à notre président, c’est un beau parleur et un imbécile. Savez-vous que l’année dernière, il a fait un voyage en Extrême-Orient ? Il espérait faire fortune en vendant des peaux de tigre. Un commerçant, lui ! Il a failli se faire trancher la tête par les Honghuzi chinois, les « Barbes rouges ». D’ailleurs, ça n’aurait pas été une grosse perte, il ne s’en serait même pas aperçu !

— Egor Ivanovitch est furieux parce que Antoine Maximilianovitch a gagné les élections contre lui, expliqua Barbara Ilinitchna d’un air amusé.

On n’avait pas du tout l’impression que le souvenir de Blinov, ce doux rêveur, éveillait en elle des remords.

Le Tatar esquissa un sourire et inclina son turban, mais Tioulpanov ne s’intéressait pas aux élections locales, et il revint au sujet initial :

— Mais M. Petrov, qui est dans une disposition beaucoup plus romantique, a exprimé un tout autre point de vue. Votre Samson Stépanovitch m’a montré la trace du serpent dans le jardin.

Anissi poursuivait son idée, tout en regardant son reflet dans le samovar. Une drôle de tête avec des joues en forme de melons comme celles du Japonais Massa, et les oreilles semblables à des crêpes.

— Impressionnant, reprit-il. A ma connaissance, dans notre patrie, il n’existe pas de reptiles de cette taille. Je voudrais savoir ce que vous, vous pensez de cette Guivre, Barbara Ilinitchna. Elle vous fait peur ?

Aussitôt, il tourna la tête et darda son regard sur la maîtresse de maison. C’était son supérieur qui lui avait appris ce truc. Certains se troublaient – ceux qui n’avaient pas la conscience tranquille.