Barbara Ilinitchna ne se laissa pas impressionner. Elle pouffa de nouveau. Toujours à rire, malgré sa maladie. Sans doute cette fortune qui lui tombait dessus avait-elle ébranlé son esprit.
— Et pourquoi devrais-je la craindre ? C’est la pauvre Sophie Konstantinovna qui n’arrêtait pas de répéter, une fois qu’elle a appris pour Serge Gavrilovitch : « Je suis la dernière des Baskakov, je suis la dernière des Baskakov », et elle pleurait, elle pleurait…
Sans aucune transition, sans même avoir effacé le sourire de son visage, la demoiselle étouffa un sanglot, renifla plusieurs fois et conclut :
— Je ne suis pas une Baskakov, la Guivre ne me fera rien.
— Vous y allez un peu vite, ma chère Barbara Ilinitchna, dit Papakhine en la menaçant du doigt. Vous héritez de la fortune des Baskakov qui vient du coffre magique, et donc, de la relique familiale.
Il montra ses dents solides, toutes jaunes à cause du tabac, écarquilla les yeux et imita le sifflement d’un serpent.
— Nous autres, les Papakhine, nous avons aussi notre fantôme familial, poursuivit-il. Dans la maison de mon père, il y avait une vieillarde blafarde derrière le poêle. Toute petite, toute grise, à fureter partout. Enfant, j’en avais une peur bleue. A Ilinskoïe, il y a des créatures maléfiques dans chaque isba, et c’est comme ça depuis la nuit des temps. Il ne faut pas vous étonner, mon cher, c’est la région qui veut ça, les marécages de Gnilovo sont tout près. Qu’est-ce que tu veux, Serioguine ?
En posant cette question, il avait tourné légèrement la tête. Anissi suivit son regard et vit dans la pénombre, hors du cercle de lumière distillée par la lampe, un petit homme voûté vêtu de manière étrange : il portait veste et cravate, mais était chaussé de bottes qui lui arrivaient aux genoux. Il tenait dans ses bras un gros chat roux et lui grattait le menton. Le chat plissait les yeux.
— Ce n’est pas à vous, mais à Barbara Ilinitchna que je le dirai, répondit cet avorton avec dignité tout en regardant de biais le fonctionnaire en uniforme. Ce matin, Samson Stépanovitch a récupéré à la poste un courrier de l’administration des arpentages, et il ne vous en a pas dit un mot. En tant qu’homme honnête, j’estime qu’il est de mon devoir…
— Enfin ! s’écria la maîtresse de maison, ravie. Est-ce le certificat de superficie pour ma propriété ?
— Parfaitement, et même tout à fait récent, il date de l’année dernière.
— Dieu soit loué ! A présent, je peux vendre le domaine ! Et partir à Menton, à Paris, à Marienbad !
Barbara Ilinitchna bondit sur ses pieds et se mit à tourner : sa robe modeste, qu’elle avait gardée de son ancienne existence, enfla un instant comme une cloche, mais aussitôt retomba et s’enroula autour de ses jambes de façon disgracieuse.
Papakhine fit un clin d’śil à Anissi et dit en montrant Serioguine :
— Ce vaurien cherche à faire couler le régisseur. Il imagine que Barbara Ilinitchna le prendra avec elle à l’étranger. Et qu’il pourra emmener Minette avec lui. A présent que son projet de mariage est tombé à l’eau, Minette lui tient lieu de fiancée.
— Il y a des créatures animales qui sont beaucoup plus honnêtes que certains marchands, n’est-ce pas, Minette ? dit le clerc en embrassant le chat sur le nez. Barbara Ilinitchna est gentille, elle nous prendra avec elle à Paris.
— C’est ton seul espoir, dit Egor Ivanovitch dans un rictus avant de se tourner vers Tioulpanov : Il sait que je le mettrai à la porte dès que j’aurai acheté le domaine.
— Des acheteurs comme vous, on en a vu, rétorqua Serioguine sans même daigner regarder le millionnaire. Rafik Abdourrakhmanovitch propose davantage.
Papakhine se tourna vers la valseuse.
— Barbara Ilinitchna ! cria-t-il. Ma mignonne ! Est-ce possible que vous songiez à vendre Baskakovka à un marchand de koumys à la tête rasée ? Ce serait un péché, un vrai péché.
La jeune femme cessa de danser et répondit, toute joyeuse :
— Pas du tout, ce serait même tout à fait juste. Ce domaine nous vient d’un Tatar, qu’il revienne à un Tatar.
A ces mots, Rafik Abdourrakhmanovitch porta sa main à son front, puis à sa poitrine, et intervint dans la conversation pour la première fois :
— Ma parole est sûre. Un million et demi. Si vous êtes d’accord, mes gars vous les apporteront demain. Quant à l’acte de vente, on pourra le rédiger après.
Egor Ivanovitch donna un coup de poing sur la table : on entendit tinter les tasses.
— Il va construire une mosquée ici, et on se mettra à dos tous les popes. Moi, je vous en donne un million six !
— Ça ne me fait ni chaud ni froid ! répondit en riant Barbara Ilinitchna, qui semblait heureuse d’avoir réussi à jouer ces deux richards l’un contre l’autre. Moi, je partirai en Europe et je ne remettrai plus jamais les pieds ici.
— C’est la vérité vraie, dit le clerc en embrassant Minette sur ses joues poilues.
Rafik Abdourrakhmanovitch haussa les épaules.
— Une mosquée ? Pourquoi ? La mosquée, je la construirai dans le quartier musulman et ici, je ferai des affaires. Un million sept.
Le secrétaire sentit l’ennui le gagner. Il était évident qu’au terme de ce marchandage, ils arriveraient à deux millions, comme prévu. Et même si le prix grimpait au-dessus, qu’est-ce que cela changerait pour lui ?
Prétextant la fatigue, Tioulpanov se retira dans sa chambre, mais il n’arriva pas à dormir et rédigea un rapport détaillé à son supérieur à propos de tout ce qu’il avait vu et entendu, multipliant portraits et descriptions, relatant les conversations. Dans ce genre d’affaire, les détails secondaires peuvent présenter un intérêt particulier. Barbara Ilinitchna avait bien dit que le fils du jardinier courrait à la poste dès le matin. La lettre parviendrait alors à son destinataire le jour même. Le surlendemain, Anissi pouvait s’attendre à recevoir des recommandations ou des conseils de la part d’Eraste Pétrovitch.
Il était plus de minuit lorsqu’il se coucha. Il avait beau se tourner et se retourner, il ne réussit pas à s’endormir. A peine fermait-il les yeux qu’il voyait des serpents avec une langue fourchue et une tête plate en forme de losange, couronnée par-dessus le marché.
Il fut pris de colère contre lui-même. Vous n’avez pas sommeil, Anissi Pitirimovitch ? Alors, ce n’est pas la peine d’user le matelas pour rien. Allez faire une promenade. Comme dit Massa le sage : « Petite balade, bonne dolmade. »
Il enfila le manteau par-dessus sa chemise de nuit, glissa ses pieds nus dans ses bottes et sortit dans le jardin. Les fenêtres étaient toutes sombres à présent, la maison était plongée dans l’obscurité, tout à fait silencieuse. De nombreux bruits mystérieux, clapotis, grincements, claquements résonnaient dans la nuit : des oiseaux ou des crapauds tramaient leur conspiration. Rien à voir avec les bruits, les odeurs et l’obscurité d’une nuit moscovite. Une créature se glissa entre les buissons derrière lesquels se trouvaient l’étang et, un peu plus loin, les marais de Gnilovo. Une ombre noire passa dans l’allée – il l’aperçut du coin de l’śil. Un superstitieux ou un homme aux nerfs fragiles aurait sans doute pris peur. Mais Anissi, à qui son supérieur avait souvent dit que le plus terrible se trouvait à l’intérieur de l’homme, avançait d’un pas alerte, sans crainte.
Il écarta les branches et vit, juste devant lui, l’étang qui brillait de toutes les étoiles reflétées par ses eaux. Ça sentait la vase, les grenouilles et quelque chose d’autre qu’Anissi ne réussit pas à identifier. Il s’assit sur une souche et se mit à réfléchir : à quel endroit, vu d’ici, se trouvait la trace de la Guivre protégée par la bâche ?