Au bout de cinq minutes à peine, il entendit un frôlement tout près, derrière les framboisiers. Quelqu’un bougeait, en gémissant et en marmonnant. Anissi se sentit mal à l’aise et regretta d’avoir laissé le revolver dans son sac de voyage. Cependant, s’il s’agissait d’un vivant, il n’y avait rien à craindre. Et contre une créature surnaturelle, le revolver était sans secours.
Créature surnaturelle ? Mais où as-tu la tête ! se dit le secrétaire de gouvernement en reprenant ses esprits. Quelqu’un rôde dans la nuit en gémissant et en marmonnant, c’est tout. Ce serait intéressant d’en savoir plus.
Tioulpanov descendit de sa souche, s’accroupit, plissa les yeux pour percer l’obscurité, se figea.
Kracheninnikov !
Oui, c’était bien lui. Anissi reconnut sa silhouette et, lorsque l’homme se tourna, il vit le contour de sa longue barbe.
Le régisseur portait sur son dos une petite besace. De temps à autre il s’arrêtait, en sortait une boulette et la jetait par terre tout près de l’eau. A quoi jouait-il ?
Anissi le suivit tout doucement, sans bruit. Il tâta la terre, trouva quelque chose de mou comme une boule de feutre. Il porta la chose à ses yeux et la rejeta immédiatement, dégoûté. Deux souris mortes nouées ensemble par leurs queues. Pouah !
Sacré village, Baskakovka. Une vraie cour des miracles. Ils étaient tous plus ou moins fous. A l’exception de Papakhine, pas fou du tout, lui. Il savait ce qu’il voulait et il allait parvenir à ses fins.
Anissi n’eut pas le temps d’aller loin dans ses réflexions sur Papakhine car un cri terrifiant retentit à cet instant-là, au loin, dans la maison des maîtres. Ce hurlement était si atroce que le secrétaire sentit ses genoux fléchir.
III
A Son Excellence M. le conseiller de collège E. Fandorine, en mains propres.
Monsieur,
Je vous envoie cette lettre en même temps que celle d’hier, que je vous prie de lire d’abord. J’ai complété ma première lettre en y ajoutant le récit de ma promenade nocturne dans le jardin, des agissements fous de Kracheninnikov et du cri, pour ne plus y revenir, et à présent je passe directement à la description du crime.
Une fois arrivé à la maison, j’ai su que ce cri déchirant avait été poussé par Anastasie Triapkina, la femme de chambre, qui était entrée chez sa maîtresse à deux heures et demie du matin.
Quand je lui ai demandé pourquoi elle ne dormait pas et pourquoi elle avait pénétré dans la chambre, elle a répondu que le soir, en se retirant chez elle, la demoiselle lui avait dit d’attendre avant de l’aider à se déshabiller : elle avait envie de rêver un peu devant la fenêtre.
Elle avait attendu plus d’une heure. Selon ses dires, elle n’avait pas bougé du couloir. A ceci près qu’elle n’était pas restée devant la porte, mais dans la cage d’escalier : il y a là des images sur le mur, et elle les regardait pour se distraire. Cependant elle jure que personne n’est entré dans la chambre, elle s’en serait aperçue et puis la porte grince. Enfin, pensant que la demoiselle s’était endormie dans son fauteuil tout habillée, elle s’était décidée à aller la voir. C’est alors qu’elle a poussé son cri avant de s’évanouir.
J’ai été la deuxième personne à arriver sur les lieux du crime, c’est pourquoi je décris tout ce qui suit d’après mes propres observations.
En approchant de la porte ouverte de la chambre, j’ai vu d’abord le corps inerte de Triapkina et tâté l’artère à son cou. Quand il m’est devenu évident qu’elle était en vie et qu’il n’y avait pas de blessures visibles sur son corps, j’ai pénétré dans la pièce.
Vous savez que j’ai été amené, de par mon travail, à voir toutes sortes de choses. Vous rappelez-vous, l’année dernière, l’assassinat de la marchande Grymzina ? J’avais gardé mes esprits, j’avais même fait respirer des sels à l’enquêteur Moskalenko. Tandis que là, il n’y avait ni sang, ni membres tranchés, et pourtant, c’était absolument terrifiant.
Mais je préfère raconter dans l’ordre.
La jeune femme tuée était assise dans son fauteuil devant la fenêtre ouverte. J’ai vu immédiatement qu’elle était bel et bien morte, car sa tête pendait comme une marguerite ou un pissenlit sur une tige cassée.
Au début, je n’ai pas eu peur : après tout, ce n’était qu’un meurtre. Un assassinat tout ce qu’il y a de plus ordinaire, on va voir ça, me suis-je dit. Même lorsque j’ai allumé la lampe et que j’ai vu une trace tout autour de son cou, je n’y ai pas attaché d’importance particulière. On l’avait étranglée, c’était clair. Or, cette trace était très large, ce qui m’a paru étonnant. Généralement, on étrangle avec un cordon, une ceinture, une ficelle, tandis que là, il y avait une trace rouge de la largeur d’un bras.
Tout d’abord, je me suis précipité vers la fenêtre ouverte. Le rebord était tout à fait propre. J’ai sauté en bas, j’ai éclairé le sol avec ma lampe. Et là, j’ai été saisi d’une telle frayeur que pendant une minute ou deux, je me suis senti incapable de bouger, ma parole.
Autour de la maison, la terre est recouverte de sable fin afin que l’eau s’évacue mieux après les pluies. Eh bien, sur ce sable, on voyait clairement une trace sinueuse qui allait de la fenêtre jusqu’aux buissons. Exactement la même que celle que j’avais vue la veille sous la bâche.
Vous me connaissez, chef. Je ne crois pas aux créatures surnaturelles, mais d’où venait donc cette trace ? A supposer même qu’une bête gigantesque soit apparue dans le marais de Gnilovo (tout est possible, après tout), comment aurait-elle fait pour grimper jusqu’à la fenêtre ? C’est impossible.
Je dois vous avouer qu’à ma grande honte, j’ai même récité une prière pour me protéger de cette diablerie. Et c’est seulement après que je me suis un peu calmé et que j’ai commencé à réfléchir comme vous me l’avez appris.
Bon, me suis-je dit. Comment cet assassinat aurait-il pu être commis sans l’intervention d’une cause surnaturelle ?
Supposons que le scélérat se soit caché dans la chambre. Lorsque Barbara Ilinitchna s’est assise à la fenêtre, il s’est approché par-derrière, l’a étranglée, mettons, avec une serviette enroulée, après quoi il a sauté sur le sable et a imité la trace de la Guivre, en traînant une bûche ou un autre objet.
Il y a là de nombreuses traces de pieds, il y a du passage toute la journée, mais vous savez comme moi qu’on ne peut pas lire les traces laissées sur le sable.
Bien sûr, le chef de la police est arrivé, accompagné d’un médecin et de l’enquêteur du chef-lieu du district. Ce dernier m’a fait une piètre impression. Il s’est réjoui de la présence de votre assistant à Baskakovka, trop heureux de se décharger de l’enquête sur moi. « Chez nous, a-t-il dit, c’est la Russie profonde, il n’y a jamais eu de crimes aussi sophistiqués, il faut que vous soyez à la hauteur, Anissi Pitirimovitch. Vous êtes notre seul espoir. » Il a dit aux policiers de m’obéir et il est parti, ce vaurien.
Je comprends bien que vous soyez tenu de rester auprès de Sa Majesté l’impératrice et qu’il vous soit impossible de vous absenter, mais aidez-moi donc au moins par un conseil.
J’ai fait ma liste de suspects.
En premier lieu, ceux à qui cette mort profite. Ce sont, bien sûr, Papakhine et Makhmetchine. Le premier est resté hier jusqu’à une heure du matin, il est donc parti une heure avant le meurtre. Il a un cabriolet anglais attelé à un seul cheval, qu’il conduit lui-même, allez savoir s’il est rentré chez lui. Makhmetchine, lui, avait un cocher, un Tatar comme lui. Ces gens-là ne dénonceront jamais un des leurs. Le chef de la police m’a expliqué ce qu’ils gagnaient avec la disparition de Barbara Ilinitchna. Il n’y avait plus d’héritier pour le domaine. Passé un certain délai, si aucun descendant ne se déclarait, le bien reviendrait à l’Etat, en l’occurrence à l’Assemblée locale. Celle-ci allait-elle s’enquiquiner à le gérer ? Bien sûr qu’elle allait le revendre aux mêmes entrepreneurs, mais à bas prix, moyennant un pot-de-vin de cinq à dix mille roubles au fonctionnaire chargé de l’affaire. Il y avait moyen de gagner un demi-million, ce n’est pas rien !