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Ensuite, il y a le régisseur Kracheninnikov. Lui, il n’aurait pas commis le crime par intérêt, il est fou, le vieux, cela se voit ! La famille Baskakov est pour lui comme Allah pour les musulmans et tout donne à penser qu’il méprisait et haïssait même la défunte.

Reste encore le savant pétersbourgeois, Vladimir Ivanovitch Petrov. C’est lui qui a découvert et décrit de manière bien pittoresque la légende de la Guivre. Mais je ne vois pas vraiment l’intérêt qu’aurait eu ce folkloriste à tuer d’abord Mme Baskakov, puis sa fille adoptive.

Pour le moment, c’est tout ce qui me vient à l’esprit.

La femme de chambre Triapkina, le jardinier et le concierge ont fait leurs malles et ils ont quitté Baskakovka avant la nuit. Le clerc Serioguine vit dans un réduit sous l’escalier. Voici ce qui lui est arrivé. Le matin, il faisait montre d’un sang-froid à toute épreuve, la nouvelle de la mort de sa propriétaire ne l’avait pas ému plus que cela, il s’était lancé dans des considérations sur l’impuissance des mortels face à la volonté de la providence. Le soir, après le départ de la police, il est entré chez moi en larmes, se mouchant sans arrêt, et disant qu’il allait mettre fin à ses jours. Savez-vous pourquoi ? Son chat était mort. Il avait mangé une saloperie dans le jardin. Son affliction était sans bornes ! Il a fallu lui donner des gouttes de valériane. Il a l’intention de partir. Au Brésil ou en Australie, car il ne veut pas vivre dans le même hémisphère que ces empoisonneurs et ces Héliogabale pernicieux. Il a fait sa malle, a pris le chandelier des maîtres représentant Méphistophélès « pour mémoriation » et il est parti dans une direction inconnue.

Je suis resté tout seul dans la maison. Bon, ce n’est pas grave, j’ai été élevé à la dure, je suis capable de me débrouiller sans serviteurs.

Ci-joint les copies de l’examen des lieux du crime et de la conclusion du médecin légiste réalisées sur ma demande par le chef de la police et le médecin.

J’attends votre réponse et vos conseils.

Votre Tioulpanov

Mes salutations les plus respectueuses à M. Massa.

24 août 1888

IV

Anissi n’était pas tout à fait sincère. Il avait exposé les faits et les circonstances avec une parfaite précision, de même que sa version du crime, mais il n’avait rien dit de ses soupçons. Ainsi, en cas d’erreur, il n’aurait pas à rougir, et en cas de succès il aurait de quoi être fier.

Bien sûr, Papakhine et Makhmetchine avaient tout à gagner à la disparition de Barbara Ilinitchna, c’était indéniable. Mais ces millionnaires n’étaient pas des gens à se lancer dans une mystification de ce genre, même pour un gros magot. C’était l’śuvre d’un cerveau tout à fait spécial, sombre, sinueux et forcément perturbé.

Son supérieur disait qu’il ne pouvait y avoir que quatre motifs du crime prémédité : l’intérêt, la peur, la passion (l’exaspération amoureuse, par exemple jalousie, vengeance, envie), enfin la folie. Les crimes les plus difficiles à élucider entraient dans cette dernière catégorie, car un maniaque vit dans un monde imaginaire dont l’organisation et la logique échappent aux gens normaux.

L’histoire de la Guivre faisait penser à un crime de maniaque et, dans ce cas, Kracheninnikov devenait le suspect numéro un.

Un homme sombre, renfermé, au comportement étrange. Et d’un.

Lecteur de livres religieux. Et de deux.

Il s’était opposé à la vente du domaine. Et de trois.

Et il nourrissait des idées malsaines sur la grandeur de la famille Baskakov. Et de quatre.

Bien sûr, le plus grave était qu’il avait jeté des souris mortes la nuit.

Anissi feuilleta un manuel apporté de Moscou et glana quelques termes de criminologie pour épater son chef plus tard. Sa version du crime semblait à présent tout à fait convaincante.

Les choses s’étaient passées de la manière suivante. A cause de son penchant pour les vieux livres et d’une fétichisation obsessionnelle de sa situation de vassal auprès des Baskakov, Samson Stépanovitch Kracheninnikov avait perdu la raison, basculant, sans même s’en apercevoir, dans l’univers de ses fantasmes malsains. Probablement, la légende du serpent magique entendue dans la bouche du folkloriste pétersbourgeois y était pour quelque chose. Le régisseur avait imaginé que, de par sa situation dans la famille Baskakov, il était au service de la Guivre, protectrice de leur lignée. En apprenant la mort du jeune Baskakov, il avait compris que cette antique lignée prendrait fin avec la disparition de Sophie Konstantinovna, et il avait entendu l’appel imaginaire de la souveraine des marais. Il devait être sujet aux hallucinations et sans doute même au dédoublement de la personnalité. En faisant croire à l’apparition de la Guivre grâce à quelque moyen technique, il avait immédiatement oublié qu’il s’agissait d’une mise en scène. Sinon, comment expliquer qu’il eût déposé la nourriture pour le serpent au bord de l’étang ? Non, il n’était pas mû par l’intérêt, mais par une véritable folie. Il avait tout fait pour que Mme Baskakov meure d’une crise cardiaque, afin que la prophétie s’accomplisse, et ensuite il avait sans doute voulu punir Barbara Ilinitchna parce qu’elle avait attenté à la fortune de la famille. Ayant compris que l’héritière ne ferait pas bâtir d’église en l’honneur de saint Pancrace, il avait sacrifié la malheureuse au rituel sanglant.

Cette version était logique, il manquait juste des preuves.

C’est pourquoi, le lendemain du crime, Anissi s’installa dans une cachette en face de la maison du régisseur, dès le petit matin, pour observer les alentours.

Kracheninnikov habitait au fond de l’immense jardin des Baskakov, dans une isba en rondins solidement bâtie, surmontée d’un toit de tôle.

Anissi vit sortir une jeune fille de haute taille avec une longue natte châtain. Elle donna à manger aux poules, puisa de l’eau dans le puits, arrosa les fleurs dans un petit jardinet bien propret. Papakhine avait raison, la fille du régisseur était une vraie beauté.

Cependant, sa tentative de surveiller Samson Stépanovitch lui-même se révéla inutile. A huit heures passées, le régisseur descendit le perron, le visage renfrogné et préoccupé. Il sella son cheval et s’en fut. Tioulpanov avait eu tort de s’installer dans les buissons. A présent, il était tout trempé par la rosée et avait trois méchantes piqûres de moustiques.

Tout allait de travers ce jour-là.

Poussé par une sensation de vide au creux de l’estomac et des borborygmes, il se rendit à Olkhovka pour chercher à manger, mais le village était désert. Il réussit enfin à trouver dans une isba une centenaire qui arrivait à peine à bouger ses jambes. Comme il lui demanda où étaient passés les gens, elle répondit :

— Ils ont fui la Guivre. Moi, je ne crains rien, j’ai déjà vécu ma vie. Tu ne viens pas de sa part, des fois ? Me chercher, hein ?

Et elle plissa ses yeux bigleux, dans l’espoir qu’il dise oui.

Le président du Conseil avait dit vrai : c’était le Moyen Age ici, l’obscurantisme ! Dire qu’on n’était qu’à soixante kilomètres de Moscou !

La vieille n’avait que du kvas et un bout de pain. N’ayant trouvé personne pour lui prêter un cheval, il se rendit à pied à Ilinskoïe, où il y avait une épicerie et un bureau de poste. Il acheta des craquelins, du thé, du sucre, du saucisson. Il attendit longtemps le facteur : il espérait une réponse du chef à sa missive de la veille. En vain.