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Il dut rentrer à Baskakovka à pied. Aucun paysan n’accepta de l’y conduire, même pour un rouble ou deux. Le matin, passe encore, disaient-ils, mais à la tombée de la nuit, pour rien au monde. Ignorance et superstition.

Il faisait déjà nuit lorsqu’il regagna le domaine vide. Il était fatigué, furieux. Vous agissez mal, Eraste Pétrovitch. Que vous ne m’ayez rien raconté sur la Guivre, je veux bien. Vous souhaitiez que je me fasse une idée par moi-même. Soit. Mais pourquoi ne pas répondre à ma lettre ? Il ne s’agit tout de même pas de futilités, hein ?

Comment coincer ce Kracheninnikov ? Il fallait procéder par déduction. Ou alors, l’attraper par la peau du cou et lui faire cracher le morceau ? Mais il fallait des indices, et il n’en avait pas. Les souris mortes ne suffisaient pas. Donc, il devait retourner dans les buissons ?

Tioulpanov n’était pas complètement fixé sur la démarche à suivre. Il longea l’étang, se dirigeant vers la maison de Kracheninnikov. Son supérieur disait que même le maniaque le plus endurci conservait toujours un bon fond et que cette parcelle encore vivante de l’âme humaine était le meilleur partenaire de l’instruction, car elle poussait souvent le fou criminel à se dénoncer et même à se repentir.

Peut-être y avait-il un moyen de parler avec lui tranquillement, à cśur ouvert. Il parviendrait ainsi à toucher ce bon fond et, qui sait, à obtenir des aveux ? De toute façon, Kracheninnikov était bon pour l’asile, on ne l’enverrait pas au bagne.

Tioulpanov réfléchissait ainsi en longeant la sombre étendue d’eau parsemée de taches noires : troncs à moitié engloutis, broussailles de joncs, petits îlots. Un voile de brume blanchâtre s’élevait au-dessus de l’étang. L’été n’était pas encore fini, et pourtant, on sentait déjà un petit froid pénétrant.

Il avait pris son revolver pour le cas où le côté méchant l’emporterait chez le régisseur.

Soudain, derrière l’îlot le plus proche, une grosse bête tout ébouriffée surgit dans un clapotis. Anissi porta sa main gauche à son cśur tandis que la droite saisissait l’arme. La détente se prit dans les replis de sa poche : il faillit se tirer une balle dans le pied.

Ce n’était pas un monstre des marais, ni le légendaire serpent Gorynytch des bylines russes qui sortait de l’eau, mais un grand moujik chaussé de bottes et tout couvert de vase. Une énorme barbe noire hirsute lui arrivait presque aux yeux.

— Qui es-tu ? s’écria le secrétaire d’une voix tremblante en serrant la poignée de son arme.

L’homme trempé tendit sa main en direction du marais et poussa un cri inarticulé. Il était soit muet, soit malade.

L’idiot du village, se dit Anissi, rassuré. C’est pour cela qu’il n’a peur de rien. Les autres ont fui et lui, il est allé carrément se mettre dans le marécage.

Depuis qu’il était tout jeune, Tioulpanov éprouvait de la compassion pour les faibles d’esprit. Il donna un morceau de sucre à l’idiot et lui dit d’un ton gentil :

— Va-t’en, va-t’en. Tu n’as pas à rôder ici.

Il n’aurait pas dû : le pauvre fou se mit à l’accompagner. Tantôt il marchait loin derrière, tantôt il le devançait et toujours il se retournait vers le marécage. Soudain, il poussa Anissi, tomba à quatre pattes et se mit à marmonner des sons inarticulés en montrant la terre avec sa main.

Tioulpanov faillit se mettre en colère, mais à cet instant la lune parut derrière les nuages, éclairant la rive humide, et le jeune homme aperçut dans la boue glaiseuse l’horrible trace sinueuse qu’il ne connaissait que trop bien. Le serpent, de nouveau !

L’homme des marais mugit, gloussa, hocha sa tête hirsute dans tous les sens comme s’il venait de perdre une âme sśur. Anissi le laissa là, près de l’étang.

A présent, il marchait vite, avec entrain. Assez de tours de magie ! Que l’idiot du village cherche le serpent mythique, je m’en vais vous dire vos quatre vérités, Samson Stépanovitch !

Deux minutes plus tard, il se trouvait devant la maison de Kracheninnikov. Avant de monter sur le perron, il leva le chien du revolver, glissa celui-ci sous sa ceinture et referma son manteau.

Ce fut la jeune fille qui lui ouvrit la porte. De près, elle paraissait encore plus belle : le visage blanc, lisse, les yeux purs, lumineux, le regard attentif. La pauvre, ce ne devait pas être facile que de vivre avec un forcené.

Anissi souleva sa casquette, se présenta, lui demanda comment elle s’appelait. Elle répondit : Angeline.

— Papa n’est pas là, ajouta-t-elle. Il est dans son « bureau ». Il est parti il y a longtemps, avant la nuit.

— C’est où ? demanda Tioulpanov en scrutant attentivement les lieux. De quel côté ?

— Il ne me permet pas d’y entrer, expliqua la belle jeune fille. La table est mise depuis longtemps, tout est prêt, mais je ne peux pas aller le chercher. Voulez-vous l’attendre ? Nous pourrons dîner ensemble.

Le secrétaire de gouvernement se renfrogna et répondit d’un air distrait :

— Je vous remercie. Une autre fois… Vous savez… Je dois voir votre père, c’est urgent. Je vais prendre le risque de le déranger. Pourriez-vous juste m’accompagner ?

On voyait bien que c’était une fille intelligente. Elle ne dit plus rien, fronça ses sourcils fins, réfléchit quelques instants, puis jeta un châle sur ses épaules et conduisit Anissi par un étroit chemin qui longeait la clairière, puis à travers les groseilliers et le verger. De lourdes pommes bien mûres pendaient aux branches, les tirant vers la terre. Tioulpanov se cogna le front sur une de ces grosses pommes juteuses.

— Il est là-bas, le bureau, dit Angeline.

Une petite guérite avec une seule fenêtre se dressait au bord de l’étang. A l’intérieur, la lumière brillait derrière un rideau d’indienne.

Anissi aurait bien aimé regarder à travers le rideau, mais il n’osa pas le faire devant la jeune fille. Il frappa quelques coups, plutôt pour la forme, puis poussa la porte. Il avait vraiment envie de surprendre Kracheninnikov à quelque occupation criminelle.

Il vit d’abord la lampe à pétrole sur une table en bois, une gourde dans un étui en daim avec un petit verre, et seulement après, il aperçut Samson Stépanovitch lui-même. Le régisseur était affalé sur sa chaise, la tête renversée en arrière. Il était vêtu d’un habit large et informe semblable à une tunique asiatique à motifs.

Angeline poussa un cri terrifiant derrière le dos d’Anissi. Elle le repoussa et se précipita vers son père mais, à mi-chemin, agita convulsivement ses bras et s’effondra sur le sol : elle avait perdu connaissance.

Il y avait de quoi. Le visage du régisseur était terriblement bleu et enflé ; sur son cou, à côté de la barbe, on voyait deux points noirs, une goutte de sang s’écoulait de chacun.

Anissi fut même content que la jeune fille soit tombée en pâmoison. Sans cela, il aurait dû la consoler, lui apporter de l’eau. Or, c’était le meilleur moment pour travailler : il fallait tout examiner, chercher des traces, prendre des mesures.

Le secrétaire tendit la main pour toucher la pomme d’Adam du mort : était-elle déjà froide ou encore tiède ?

Soudain sa tunique orientale se mit à bouger. Anissi plissa les yeux.

Ce n’était pas une tunique, mais un serpent de taille inouïe qui s’était enroulé autour du cadavre. Il leva sa tête rétrécie sur le devant, ses petits yeux couleur d’agate brillèrent, et il ouvrit une gueule effrayante, montrant deux crocs fins.

Anissi se trouva mal. Il avança mollement sa main en direction de la Guivre, l’air de dire « pas la peine de me parler d’une voix humaine, je ne te croirai pas », et s’écroula sur le côté. Son regard glissa sur le plafond sombre, sur les bouts de toiles d’araignée, puis ses yeux se révulsèrent et Tioulpanov prit congé de sa conscience.