V
Le plus honteux, c’était que la jeune fille avait repris connaissance bien avant le limier expérimenté, et en plus, elle avait eu du mal à le ranimer. Elle lui avait frotté les oreilles, l’avait aspergé avec de l’eau du baquet, tout en sanglotant, en claquant des dents, en priant. Lorsque Tioulpanov revint à lui, clignant des yeux plusieurs fois avant de comprendre où il se trouvait, ce qui s’était passé et pourquoi une magnifique jeune fille sanglotait, penchée sur lui, l’horrible reptile avait disparu : sans doute s’en était-il allé par la porte ouverte.
Anissi pensa dans un premier temps qu’il avait eu une hallucination, que le serpent avec la gueule ouverte était le produit de ses nerfs à vif, mais Angeline, elle aussi, avait vu le monstre et, d’ailleurs, les traces de la morsure sur le cou du malheureux Samson Stépanovitch ne laissaient aucun doute.
Le lendemain matin, Anissi se rendit au centre administratif et en revint avec toute une équipe d’enquêteurs. Ayant effectué l’autopsie, le médecin légiste déclara que le décès était dû à une paralysie respiratoire provoquée par un poison organique non identifié – la science de cet Esculape rural s’arrêtait là. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce que la conclusion fût aussi imprécise : le médecin semblait éméché et ne tenait pas bien sur ses jambes. Heureusement qu’il avait au moins réussi à ne pas se blesser avec son scalpel.
Bon, la campagne, c’est la campagne.
Vers midi, Anissi y voyait à peu près clair dans les crimes de Baskakovka. Le secrétaire de gouvernement exposa les faits objectifs et ses propres conclusions dans un rapport détaillé à son supérieur, y joignit les copies des procès-verbaux d’instruction. Un courrier de la police partit à cheval à Moscou, rue Saint-Nikita, afin de remettre ce pli important à M. le conseiller de collège en mains propres.
Sa première version s’était révélée presque juste : c’était la seule chose dont Tioulpanov pouvait être fier dans cette histoire. Kracheninnikov était effectivement devenu fou et s’était imaginé l’esclave de la Guivre. Dans ses déductions, Anissi ne s’était trompé que sur un point : le serpent géant existait bel et bien et pas seulement dans l’imagination malade du régisseur. Mais c’était là une chose qu’aucune personne saine d’esprit n’aurait pu envisager.
Et il n’y avait rien d’étonnant à ce que Kracheninnikov soit devenu fou en voyant le monstre. Il y avait en effet de quoi perdre la raison, surtout quand on connaissait la légende des Baskakov. Anissi, lui, s’était bien évanoui, et pourtant, il n’était pas un lâche…
L’idiot du village qu’Anissi avait croisé la veille avait sans doute aperçu le reptile, mais, étant privé d’imagination, il n’avait pas eu peur. Bien au contraire, il était ravi de sa découverte et il s’était mis en tête d’attraper cette drôle de palanche. Bienheureux les pauvres d’esprit. Quant au pieux Samson Stépanovitch, il avait pris peur et s’était mis à vénérer la Guivre à l’instar des fils d’Israël qui faisaient fumer l’encens devant Nehushtan, le serpent de cuivre. Il donnait à manger à l’horrible bête, essayant de l’apprivoiser, il lui avait très probablement offert le gîte dans son « bureau » en la laissant sortir en promenade de temps à autre, jusqu’au jour où il était mort, victime de sa rampante souveraine.
Dans la guérite, on trouva un sac rempli de souris et de grenouilles, devant le seuil il y avait une grande gamelle avec des restes de lait et, dans la poche du défunt, on découvrit un petit mirliton en jonc, sans doute pour appeler la bête. Angeline ne l’avait jamais vu auparavant chez son père.
Anissi interrogea personnellement la jeune fille anéantie par le chagrin, sans le chef de la police ni le juge d’instruction, et il dressa lui-même le procès-verbal. Premièrement, la pauvrette lui faisait pitié ; deuxièmement, ce n’était pas la peine que tout le monde sache que Tioulpanov avait les nerfs fragiles, cela pouvait saper l’autorité de l’enquêteur. Lorsque le médecin eut terminé l’autopsie, on plaça le cadavre sur une simple charrette et Angeline transporta son scélérat de père au village. Mais il n’était pas du tout certain que les paysans lui permettent d’enterrer le sorcier au cimetière. La pauvre ! Qu’allait-elle devenir ?
Après avoir pris congé de la jeune fille qui avait été témoin de son déshonneur, Anissi retrouva son courage et prétendit devant ses collègues qu’il avait tenté de saisir la Guivre par la queue, mais que cette maudite saucisse lui avait échappé.
Comment savoir pourquoi elle s’était retournée contre son bienfaiteur ? Peut-être qu’il l’avait agacée en lui accordant trop d’attention, ou peut-être qu’il ne la laissait pas assez sortir. Toujours est-il qu’elle avait planté ses dents meurtrières dans son cou.
Anissi eut un débat scientifique avec le chef de la police et le médecin sur l’espèce biologique à laquelle appartenait la bête.
Le médecin prétendait que c’était très vraisemblablement une Vipera berus qui, en vertu de quelque circonstance, avait atteint une longueur incroyable. N’avait-il pas lu qu’en Italie, quelque temps auparavant, des paysans avaient attrapé un reptile venimeux qui faisait une fois et demie la taille d’un homme ordinaire ? Comme Tioulpanov répliqua que la Guivre mesurait, à vue de nez, au moins cinq mètres, le médecin resta sceptique et se permit même une remarque du style « quand on voit avec les yeux de la peur… ».
Le chef de la police, lui, doutait que ce fût une vipère. Anissi avait parfaitement retenu le motif qui ornait la peau du serpent, noir avec des zigzags jaunes. Il n’y avait jamais eu de vipères pareilles dans les marais de Gnilovo.
Le soir, après avoir bu avec les autres de la vodka de genièvre pour la paix de l’âme des victimes de la Guivre et le succès de l’enquête, Anissi décida d’agir sans tarder : il allait mobiliser toute la police de la région et même du district, faire appel à la population et passer le marais au peigne fin. Le monstre n’avait pas pu se cacher ailleurs. Il fallait le trouver et le capturer ou bien, à défaut, le détruire. C’est alors qu’ils pourraient trancher quant à son espèce et voir si les yeux de la peur d’Anissi étaient réellement aussi énormes (lança Tioulpanov au médecin d’un ton caustique).
Ses compagnons de bouteille soutinrent son idée. Ils résolurent de réserver la journée du lendemain aux préparatifs et de partir combattre le dragon le surlendemain à l’aube.
L’expédition ne fut pas aussi importante qu’Anissi l’avait imaginé. Deux dizaines de gardes sous la direction du chef de la police et quelques volontaires, voilà toute la troupe. Trois propriétaires du voisinage amenés par Antoine Maximilianovitch Blinov, qui, en tant qu’ancien chasseur, avait été promu au rôle d’archistratège, le savant folkloriste Petrov (sans fusil, avec un filet, comme s’il était venu à la chasse aux papillons), le médecin Tsarevokokchaïski et les deux millionnaires de Pakhrinsk, Papakhine et Makhmetchine. Ces derniers cherchaient sans doute à se faire bien voir des autorités locales en vue des futures transactions avantageuses. Le Tatar amenait avec lui une demi-douzaine de commis basanés aux yeux bridés, qui faisaient beaucoup de bruit et riaient sans cesse, montrant que les superstitions chrétiennes ne les concernaient pas. Egor Ivanovitch Papakhine arriva seul, on aurait dit un Anglais partant chasser le renard : képi noir, redingote rouge, un fin fouet à la main (ce qui d’ailleurs n’était pas si bête).
Malgré la récompense promise, un seul paysan eut le cran de s’aventurer dans le marécage : un grand-père chétif coiffé d’un bonnet de fourrure. Antoine Maximilianovitch serra la main de ce volontaire et déclara que c’était là un « représentant de la nouvelle paysannerie consciente », mais, vu de plus près, il apparut que ce représentant n’était pas tout à fait sobre. Complètement déguenillé, il portait cependant de gros gants de toile bien solides et, sur son épaule, une besace vide dont Anissi ne saisit pas bien l’utilité. De temps en temps, il buvait un coup à même la bouteille, dansotait sur place, chantonnait des refrains monotones. Le folkloriste tenta de se rapprocher de ce porteur de l’art populaire oral et sortit son calepin, mais le paysan l’envoya promener vertement.