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La nouvelle connaissance d’Anissi, le moujik muet qui cherchait la Guivre dans l’étang, apparut aussi. En voyant Tioulpanov, il montra sa bouche, sans doute pour demander du sucre. Il avait beau être idiot, il avait bien compris pourquoi tout ce monde s’était réuni là. Il sifflait à la manière d’un serpent, mugissait, sautillait, cherchant à montrer de toutes les manières possibles qu’il approuvait cette entreprise. Il n’y avait nul moyen de le chasser.

Ils formèrent une file de trente-six personnes, ce qui était bien sûr insuffisant pour passer le marécage au peigne fin. Celui-ci faisait huit kilomètres de long, un et demi de large : peine perdue !

Tous les espoirs reposaient sur Antoine Maximilianovitch, qui connaissait les lieux comme sa poche. Le président du Conseil fronça les sourcils et désigna sa place à chacun. Il plaça Anissi à sa droite en tant que personnalité officielle. A la demande de Tioulpanov, il mit juste derrière eux l’unique paysan (qu’il fallait surveiller pour qu’il ne se noie pas) ainsi que l’idiot muet (dont le secrétaire de gouvernement se sentait également responsable).

— Nous sommes peu, nous ne pourrons donc pas fouiller tout le marécage, déclara Blinov. Au milieu, il y a un îlot où je n’ai jamais l’occasion de m’aventurer. Nous allons l’examiner. Là, il n’y aura que sept à huit pas d’intervalle entre les rangées. En avant, messieurs ! N’ayez pas peur ! Si quelqu’un s’enfonce, ses voisins le tirent de l’eau.

Et il entra le premier dans le liquide verdâtre.

Jusqu’à l’îlot, ils marchèrent en file indienne. Anissi se retournait sans cesse sur le paysan, mais celui-ci suivait sans tomber, bien qu’en titubant. Quant à l’idiot, il semblait se sentir comme un poisson dans l’eau. En revanche, le secrétaire de gouvernement eut un moment de faiblesse : il bondit sur le côté en voyant surgir, à la surface du marécage, une petite tête noire avec des taches jaunes sur les côtés. Et aussitôt, il fut englouti. Antoine Maximilianovitch le tira par les cheveux et le ramena sur le sentier, mais il avait eu le temps d’avaler de la vase avec des śufs de grenouille. Cet incident le rendit mélancolique et ses genoux se mirent à trembler nerveusement. S’il avait eu peur d’une simple couleuvre, qu’allait-il se passer s’il voyait apparaître derrière une butte une tête de serpent grosse comme un melon ? Et puis, il était trempé, ce qui n’arrangeait pas les choses. Il y avait un bon seau d’eau dans chacune de ses énormes bottes.

Ils finirent par déboucher sur un îlot de terre ferme où ils purent se déployer en ordre de bataille.

— Au printemps, quand je chassais les bécasses, j’avais vu des trous de bête derrière ces buissons-là, dit Blinov. Mais je n’y avais pas fait attention, je pensais que c’étaient des ratons laveurs. Venez, Anissi Pitirimovitch, on va regarder ça.

En effet, derrière les buissons, au milieu des racines, on voyait trois trous : deux côte à côte et un plus loin.

— Vous avez des gants ? demanda le président. Non ? Prenez le mien. Moi, j’y mettrai ma main gauche.

Les autres chasseurs allèrent plus loin, seul le vieux paysan s’arrêta un moment : on entendit glouglouter le tord-boyaux dans sa bouteille. L’idiot s’accroupit devant le trou.

Anissi enfila le gant glacé de Blinov, repoussa l’idiot et attendit un peu pour se donner du courage. Il n’avait aucune envie de s’enfoncer dans la trouée noire. Même s’il ne s’agissait que d’un raton laveur, il risquait une morsure au doigt, ce n’était pas de la blague !

Mais, comme Antoine Maximilianovitch, lui, n’hésita pas une seconde à plonger son bras jusqu’à l’épaule dans le premier trou, Tioulpanov se sentit coupable. Il se mordit la lèvre, s’accroupit et fit de même.

Un sifflement retentit : Chhhhhhoooohhhh ! et, avant qu’il eût le temps de reculer, une terrible douleur lui brûla la main.

Il bondit en arrière avec un cri sauvage, retira son bras d’un coup sec et se mit à hurler de terreur en voyant surgir, accrochée à sa main, l’énorme tête en forme de losange aux petits yeux féroces qu’il connaissait déjà. Derrière la tête s’étirait le corps élastique jaune et noir aussi gros que le cou d’Anissi ou peut-être même plus volumineux.

— Aïe, aïe, aïe, maman ! cria Anissi, secoué de sanglots, tout en agitant sa main pour l’arracher à la gueule venimeuse.

La Guivre desserra ses mâchoires et s’enfuit dans les broussailles avec une habileté insoupçonnée.

— Attrapez-la ! hurla Blinov en pointant son fusil.

L’idiot fit un bond de chat et s’accrocha à la queue jaune et noir du serpent, mais fut immédiatement emporté dans les hautes herbes couleur rouille. Le vieil ivrogne s’y précipita aussi.

— Au secours, marmonna Anissi en serrant sa main endolorie contre sa poitrine. Faites quelque chose, je vous en supplie !

Il arracha le gant et vit, entre le pouce et l’index, deux petits trous par lesquels s’écoulait du sang. Etait-ce la mort ?

Le président du Conseil s’agitait autour de Tioulpanov agonisant.

— Mon Dieu, quel malheur ! Respirez profondément, la bouche ouverte ! L’essentiel, c’est que la cage thoracique ne soit pas paralysée !

C’était trop tard. Anissi sentit justement qu’il ne pouvait plus respirer. Il avait beau ouvrir la bouche, l’air n’entrait pas dans ses poumons. C’était bien cela, la paralysie respiratoire.

Montrant le gros couteau qui pendait à la ceinture d’Antoine Maximilianovitch, Tioulpanov dit dans un râle :

— Coupez… Coupez-moi la main…

— Que dites-vous ! s’écria Blinov avant de reculer, affolé. Je ne pourrai pas.

Et il ouvrit ses bras dans un geste d’excuse : un pauvre type !

Avec sa main gauche, Anissi sortit son propre couteau, le brandit, mais comprit que lui non plus, il ne le pourrait pas. D’ailleurs, c’était trop tard, car il suffoquait déjà.

Les deux paysans surgirent des broussailles. Ils ressemblaient à deux jumeaux siamois réunis par le flanc. De sa main gantée de grosse toile, le vieux tenait le cou de la Guivre ; le benêt, lui, serrait sa queue contre sa poitrine. Tous les deux avançaient enroulés d’anneaux vivants, vibrants.

On dirait Laocoon, se dit Anissi, prostré. A cet instant, il pensait à feu sa mère, à sa sśur Sonia, à Eraste Pétrovitch, à Massa. Adieu tous ceux que j’aime. Adieu, le ciel bleu et l’herbe verte.

— Tuez le monstre ! hurla Blinov. A vos couteaux !

La réponse tomba :

— Pourquoi donc ? Sa place est dans un zoo…

Anissi, à l’agonie, râlait, s’étranglait. Dans son délire, il avait cru entendre la voix d’Eraste Pétrovitch.

Les vaillants guerriers vainqueurs du dragon étaient en train de mettre la bête, qui résistait désespérément, dans la besace. Tioulpanov se sentait complètement détaché de cette agitation indigne.

C’est alors qu’il entendit de nouveau cette voix qu’il connaissait si bien. Elle disait avec reproche :

— Vous êtes un méchant homme, Blinov. Vous traitez votre ami de monstre, vous souhaitez le voir mourir.