— C’est vous, chef ? murmura Anissi dans un souffle en regardant avec stupéfaction l’idiot du village tout rouge après son combat avec le serpent. Est-ce possible ?
Le faible d’esprit montra sa bouche édentée dans un grand sourire, et il mugit. Ce fut le vieil ivrogne qui répondit à sa place.
— Je vous remercie, Tioulpanov. Vous me flattez en pensant que mes talents d’acteur vont aussi loin.
Le jeune homme n’essaya même pas de comprendre par quel miracle le vieil ivrogne s’était soudain transformé en Eraste Pétrovitch : ces choses terrestres n’avaient plus aucune importance à présent qu’il ne lui restait qu’un petit fond de vie qui s’écoulait goutte à goutte. Quel que fût ce tour de magie extraordinaire, Anissi n’aurait pu souhaiter un meilleur cadeau d’adieu.
— Adieu, chef, murmura-t-il en puisant dans les dernières provisions d’air que ses poumons retenaient encore.
Eraste Pétrovitch fronça les sourcils :
— Eh, Tioulpanov ! Vous n’avez pas l’intention de r-rendre l’âme pour de vrai ? Ce serait tout de même honteux de mourir de peur !
Le secrétaire de gouvernement jeta à son supérieur un regard plein de reproche. Pourquoi m’humiliez-vous alors que je me meurs, monsieur Fandorine ? C’est un péché.
Blessé dans son amour-propre, il eut encore assez de souffle pour bredouiller :
— C’est du poison… Une douleur atroce…
— Normal que vous ayez mal ! Vous avez vu un peu ses dents !
Le chef examina le gant lacéré par le serpent.
— Il n’a pas r-réussi à percer la toile, mais vos gants glacés, il n’en a fait qu’une bouchée. Ça fait mal, mais il n’y a aucun danger. Il n’est pas venimeux, le serpent. C’est un éryx de l’Amour, Tioulpanov. Sur la base de votre rapport et du témoignage d’Angeline Kracheninnikova (qui est plus observatrice que vous), j’ai consulté l’atlas zoologique à la bibliothèque de la ville. Un exemplaire magnifique, n’est-ce pas, Antoine Maximilianovitch ?
Le président du Conseil, livide, secouait la tête comme pour chasser une hallucination.
Anissi, qui n’avait plus la force de parler, montra sa pomme d’Adam comme pour demander : et la paralysie respiratoire ?
Le chef ordonna :
— Dites : « Atchoum ! »
Tioulpanov, fort étonné, s’obligea à éternuer. Et, miracle, sans même s’en rendre compte, il aspira un peu d’air. Il répéta cet exercice encore et encore, jusqu’à respirer enfin à pleins poumons.
— Qui êtes-vous, monsieur le saltimbanque ? demanda le président du Conseil en retrouvant ses esprits. Qui est-ce, Anissi Pitirimovitch ? Et quelles sont ces insinuations à mon égard ?
Eraste Pétrovitch se tourna vers lui :
— Je suis le conseiller de collège Fandorine. Ah, vous avez une nouvelle gourde, à ce que je vois ? (Il montra la gourde en cuivre toute brillante qui pendait à la ceinture d’Antoine Maximilianovitch.) Et l’ancienne, où est-elle ? Je parie qu’elle avait un étui en daim et qu’elle se refermait avec un joli bouchon en argent qui pouvait servir de verre à l’occasion.
Ces paroles eurent un effet étrange. L’élu du peuple cessa de protester et fit quelques pas en arrière.
VI
— Dites, Tioulpanov, avez-vous lu vous-même le procès-verbal que vous m’avez envoyé hier ? Celui où le chef de la police décrit les lieux du meurtre de Kracheninnikov ?
Fandorine regardait son assistant avec reproche.
— Non, pour quoi faire ? Je lui avais juste demandé de me faire une copie carbone… J’avais tout vu de mes propres yeux et je vous avais tout raconté dans mon rapport.
— Justement ! Vous aviez écrit que sur la table il y avait une gourde dans un étui en daim avec un petit verre, mais le chef de la police, lui, ne l’avait pas remarquée. Cela voulait dire que, pendant que vous étiez sans connaissance, ce récipient avait miraculeusement disparu de la table. Ce n’était tout de même pas le serpent qui l’avait emporté, n’est-ce pas ?
Anissi cilla et fronça ses sourcils clairs.
— Il n’y avait personne à part moi et la fille de Kracheninnikov !
— C’est justement pour ça que j’ai d’abord soupçonné la jeune fille. Hier matin, Sa Majesté l’impératrice étant enfin repartie à Pétersbourg, je suis venu directement ici. J’ai retrouvé Kracheninnikova à Ilinskoïe et je l’ai interrogée. Si elle m’avait dit qu’elle n’avait pas vu la gourde, cela aurait signifié que la c-criminelle, c’était elle. Car elle avait repris connaissance avant vous. Mais elle avait remarqué la gourde, et elle s’est rappelé qu’après son évanouissement celle-ci avait disparu. Il se trouvait donc là un troisième personnage, caché dans le noir, qui vous observait. Après qu’elle m’a décrit le serpent dans le détail et que j’ai pu m’assurer qu’il s’agissait d’un éryx inoffensif, il était devenu évident que la mort du régisseur n’avait pas été causée par la morsure. Vraisemblablement, le poison se trouvait justement dans la gourde, disparue comme par magie. Un certain visiteur que Samson Stépanovitch avait reçu dans sa guérite lui avait offert une boisson empoisonnée, puis avait pratiqué deux petites incisions sur le cou du défunt pour imiter une morsure de serpent. Notre expert local est tombé dans le piège. Le fait que nous ayons affaire à un éryx de l’Amour m’a mis immédiatement sur la trace du vrai assassin.
Fandorine ne regardait plus Anissi, il fixait le président du Conseil, qui se tenait immobile, mordillant ses lèvres blafardes.
— Qui d’autre que vous, Blinov, aurait pu apporter ici un éryx de l’Amour ? L’année dernière, vous aviez fait un voyage en Extrême-Orient. Vous n’en aviez pas rapporté de peaux de tigre, en revanche vous vous étiez procuré un magnifique trophée vivant. Vous aviez alors un objectif innocent et je dirais même noble : éloigner les paysans braconniers du marécage de Gnilovo afin qu’ils ne détruisent pas les espèces rares d’oiseaux et ne vous empêchent pas de chasser. Votre projet était original, et il avait réussi. Mais votre éryx avait été vu non seulement par les paysans superstitieux, mais aussi par Kracheninnikov. En tout cas, lui, il savait bien que la Guivre n’était pas une invention des femmes hystériques, seulement il s’était bien gardé d’en parler au juge d’instruction. Sans doute craignait-il de passer pour un fou. A propos, Tioulpanov, pour moi, dès le début, Kracheninnikov n’était pas suspect. Vous savez pourquoi ? Parce qu’il jetait sur les bords de l’étang des appâts empoisonnés pour le serpent.
— Pourquoi empoisonnés, chef ? s’étonna Anissi. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
Fandorine poussa un soupir :
— Et le chat du clerc Serioguine ? Il est évident qu’il a succombé après avoir goûté aux mets distribués par Kracheninnikov. Non, Samson Stépanovitch n’avait pas cru à l’histoire de la Guivre magique et vous avez jugé qu’il serait plus sûr de l’envoyer dans l’autre monde. Entre-temps avait mûri le projet de tout lui mettre sur le dos et vous y étiez presque parvenu. Vous lui avez rendu visite dans sa guérite, lui avez offert du vin empoisonné et avez arrangé le décor selon vos besoins. Vous avez glissé dans la poche du mort un mirliton en jonc, puis apporté une gamelle avec du lait. Quant au sac rempli de souris et de grenouilles, le pauvre Samson Stépanovitch l’avait préparé lui-même, ce qui convenait parfaitement pour votre mise en scène. Mais vous avez oublié votre gourde, et il vous a fallu retourner la chercher. La nature morte au serpent que vous aviez réussi à créer avait fait tellement peur aux témoins qu’ils s’étaient évanouis, si bien que vous avez réussi à subtiliser l’indice s-sans problème. Cependant, vous étiez inquiet. La jeune fille ne vous préoccupait pas beaucoup : elle ne pouvait pas retourner à Baskakovka. Mais il y avait Tioulpanov. Il risquait malgré tout de se pencher sur le procès-verbal du chef de la police et de remarquer la disparition de la gourde. Vous avez alors trouvé une manière habile de vous débarrasser du témoin sans prendre aucun risque. Vous avez conduit Tioulpanov directement vers le trou où habitait le serpent apprivoisé par vous et vous l’avez poussé à…