Antoine Maximilianovitch interrompit l’accusateur.
— Un instant, monsieur ! Vous venez de dire que le serpent était inoffensif. Si je suis le monstre que vous décrivez, votre assistant ne risquait rien en mettant sa main dans le trou.
— L’exemple de Mme Baskakov vous avait donné l’occasion de vous assurer que la peur tuait une personne émotive plus sûrement que le couteau. Tioulpanov ne doutait pas une seconde de l’effet mortel de la morsure et croyait dur comme fer à la paralysie respiratoire. Encore un peu, et il se serait étouffé pour de vrai.
Le secrétaire de gouvernement porta sa main à sa poitrine et prit une profonde inspiration. Seigneur, quel bonheur c’était que de respirer, simplement respirer !
Il y avait là une autre personne parfaitement heureuse : l’idiot. Assis par terre, il caressait affectueusement la besace qui enflait et ondulait. Le reptile de l’Extrême-Orient venait de trouver un nouvel ami bien plus fidèle que celui qu’il avait perdu.
Anissi ne douta pas une seconde que Fandorine eût raison. Il demanda :
— Mais à quoi lui servait de tuer Mme Baskakov ? Qu’est-ce qu’il gagnait avec sa mort ?
— Il y avait un intérêt immédiat. En tant que président de l’Assemblée du district, Blinov a été le premier au courant de la construction d’une ligne de chemin de fer et a compris que Baskakovka deviendrait une mine d’or. La situation de ce monsieur était désespérée. J’ai appris au secrétariat que l’Assemblée de Pakhrinsk était suspectée d’avoir détourné des fonds publics à grande échelle et qu’une inspection allait avoir lieu. Ça sentait le tribunal et la prison. M. Blinov avait terriblement besoin d’argent pour couvrir sa dette. Il a donc mis au point un p-plan habile, très habile. C’est que les circonstances lui étaient si favorables, n’est-ce pas, Antoine Maximilianovitch ? Le fils unique de Mme Baskakov avait été tué. De chagrin, la propriétaire avait développé une maladie du cśur, et elle avait perdu la tête. C’est sans doute elle qui s’est mise à répandre l’idée que la Guivre viendrait chercher la dernière des Baskakov. Peu de temps avant, Petrov avait déniché cette vieille légende. Vous saviez que Barbara Ilinitchna avait hérité de Baskakovka. La jeune fille partageait vos idées sur la nécessité de se mettre au service du bien public, et il ne vous a pas été difficile de lui faire rédiger un testament en faveur de l’Assemblée.
Antoine Maximilianovitch tenta de parer cette nouvelle attaque :
— Remarquez : de l’Assemblée, et non en ma faveur à moi !
— Même Tioulpanov a compris que le répartiteur des biens immobiliers de l’Etat pouvait s’enrichir grâce à la location des lopins.
Anissi fit la moue en entendant ce « même » et Eraste Pétrovitch ajouta :
— Il ne s’agit plus en l’occurrence de pots-de-vin de cinq ou de dix mille, comme vous le supposiez dans votre lettre, Tioulpanov, mais de sommes beaucoup plus importantes. La location de datchas risque de rapporter aux entrepreneurs pas loin de deux cent mille roubles de bénéfice annuel : vous pensez bien qu’ils n’auraient pas hésité à donner un bakchich. Je crains que cette mode de la villégiature ne corrompe définitivement les autorités des régions aux alentours de Moscou. La perspective de faire fortune sans effort est trop tentante.
Fandorine sortit son mouchoir et se frotta le visage, faisant disparaître ses rides ; peu à peu, sa peau terreuse redevint blanche.
— Trois meurtres, Blinov. Tel est le bilan de votre mystification. Pour tuer la malheureuse Mme Baskakov, il a suffi de lui montrer votre serpent exotique. Mais avec Barbara Ilinitchna, il vous a fallu vous salir les mains. Une serviette enroulée, exactement, Tioulpanov. Apparemment, là, votre version du crime est exacte. C’était une idée courageuse que de faire de l’enquêteur moscovite un témoin. Vous avez laissé la Guivre se promener un peu sous la fenêtre, apportant une confirmation supplémentaire à la version « surnaturelle »… Comment s’appelle votre copine ? demanda le conseiller de collège en indiquant la besace qui bougeait dans tous les sens.
Antoine Maximilianovitch avait manifestement compris qu’il ne servait à rien de nier les faits. Ses lèvres se tordirent dans un rictus.
— Victoria… Suis-je en état d’arrestation ?
Fandorine se détourna et dit à mi-voix :
— C’est comme vous voudrez.
Tioulpanov crut avoir mal entendu : il ne s’attendait pas du tout à cela. Le président du Conseil avala sa salive, cligna des yeux. Puis il salua en inclinant légèrement le buste :
— Je vous remercie.
Il saisit son fusil par la bandoulière et s’en alla sans hâte. Sur le chemin, il cueillit une fleur, la sentit. Quelques pas plus loin, les hautes herbes qui dépassaient la taille d’un homme se refermèrent derrière lui.
— Il risque de s’enfuir ? demanda Anissi.
— Où ? Sur les routes ? Pour parcourir notre mère la Russie avec une besace en demandant l’aumône ? Non, ce n’est pas du tout dans les habitudes de ce monsieur. Et en plus, avec le risque de se faire prendre et d’être condamné au bagne à perpétuité. Laissons à Antoine Maximilianovitch cinq minutes et évitons au Conseil d’être compromis en tant qu’institution. Les accidents de chasse ne sont pas rares, hélas.
Fandorine se frotta la joue, marquée par des piqûres de moustiques, et dit d’un air dégoûté :
— Vivement qu’on retourne à Moscou ! Ces séjours en plein air ne me plaisent pas du tout. Les moustiques d’ici, on dirait des piranhas.
— Chef… dit Anissi.
Et il s’arrêta à mi-phrase.
— Qu’y a-t-il encore ?
— A propos d’Angeline, la fille de Kracheninnikov. C’est une jeune fille très bien. Elle a vécu un cauchemar et elle est seule au monde à présent. Si elle reste ici, elle est perdue. C’est trop affreux. Ne peut-on pas faire quelque chose pour elle ?
— D’accord. Prenons cette jeune fille très bien avec nous.
Dans les broussailles, on entendit un coup de feu. Un rapide écho parcourut les marais.
Les épaules d’Anissi tressaillirent. Il se signa trois fois. L’idiot, quant à lui, sembla apprécier ce lointain bruit de crécelle. Tout en caressant sa besace, qu’il ne quittait plus des yeux, il cria :
— Poum-poum-poum !
Et il partit d’un éclat de rire joyeux.
1- Collecteur d’impôt.
0,1 POUR CENT
Cette nouvelle est dédiée
à Patricia Highsmith
1
L’assemblée trimestrielle des institutions judiciaires qui se déroula en présence de Son Excellence ressemblait parfaitement à toutes les manifestations de ce genre, toutes ces cérémonies où l’on dresse les bilans, bref elle rappelait un ballet ennuyeux et solennel dans le genre de Giselle, d’Adolphe Adam.
Le procureur du tribunal fut le premier à exécuter son adagio en déplorant les effroyables statistiques des crimes graves dans la capitale : sept meurtres rien que pendant les trois derniers mois.
Ensuite, le chef de la police criminelle et celui de la police de sûreté dansèrent leur pas de deux optimiste : certes, la criminalité augmentait, mais tous les meurtriers avaient été arrêtés et les organes de la police n’étaient pas responsables des tares de la société.
Son Excellence le général gouverneur commença à somnoler pendant l’exposé du procureur. Pendant celui du chef de la police criminelle, sa tête s’inclina sur sa poitrine, sa perruque glissa sur le côté. Lorsque le colonel de la Sûreté prit la parole, il ronflait déjà. Vladimir Andreïevitch était âgé : plus de quatre-vingts ans.