Lorsque le chef de tous les juges d’instruction moscovites, un homme débordant d’énergie, éleva sa voix puissante par excès de zèle, le prince se mit à mâchouiller dans son sommeil. Aussitôt, un vieillard en livrée avec des galons sortit sa tête de derrière le rideau et menaça le colonel du doigt. C’était le valet de chambre de Son Excellence, le tout-puissant Frol Vedichtchev. Le chef de la Sûreté passa immédiatement de son puissant forte à un pianissimo léger ; quant aux orateurs suivants, c’est tout juste s’ils ne chuchotaient pas.
Eraste Pétrovitch avait fait exprès de s’installer près de la fenêtre. Il regardait les voitures descendre la rue de Tver, suivait des yeux les nuages légers et vaporeux qui flottaient dans le ciel, et écoutait les gouttes printanières tomber sur le rebord. Les discours n’intéressaient absolument pas le conseiller d’Etat. Il connaissait les faits, pouvait prédire les opinions au mot près. Toutefois, lorsque le chef de la police, M. Schubert, prit la parole, Fandorine y prêta l’oreille un instant, tournant la tête vers la tribune non pour entendre son allocution, mais pour observer l’orateur. Celui-ci venait d’être nommé à Moscou.
Pour le moment, on ne pouvait être sûr que d’une chose : Schubert était un homme du monde, courtois. Cependant, Fandorine, qui dans sa vie avait vu un grand nombre de fonctionnaires, comprit immédiatement que celui-ci ne tiendrait pas longtemps à ce poste. Ce général semblait onctueux, fuyant, et manquait de fermeté. Autant de qualités qui rendaient la carrière plus facile à Pétersbourg qu’à Moscou.
L’ayant observé pendant un moment, le conseiller d’Etat s’en désintéressa et se tourna de nouveau vers la fenêtre.
Tout se déroulait comme prévu. Le prince, lui aussi, répondit aux attentes de ses subordonnés, qui ne cessaient de s’étonner de cette étonnante qualité de Son Excellence : comme toujours, à l’instant même où le dernier orateur avait refermé la bouche, le général gouverneur s’éveillait. Il ouvrit les yeux, promena un regard pétillant sur les murs de la salle revêtus de marbre blanc et prononça, d’un air de reproche, sa phrase habituelle :
— Eh bien, mes chers messieurs, il faudra faire un effort. Il y a trop de désordre. Bon, Dieu est miséricordieux. Je remercie tout le monde. Vous pouvez disposer.
Dans le couloir, le chef de la police s’approcha de Fandorine, qui sortait le dernier, et lui dit avec un délicieux sourire :
— Vous n’êtes pas venu chasser dimanche dernier, Eraste Pétrovitch, dommage !
Il s’agissait d’une grande chasse organisée par le gouverneur, qui ouvrait traditionnellement la saison de printemps. Toute la haute société moscovite prenait part à cette sortie, mais Fandorine refusait ce genre de réjouissances.
— Je n’aime pas ça, dit-il. Pourquoi tuerais-je des êtres vivants qui ne m’ont fait aucun mal ?
— Je sais que vous avez des opinions originales, dit Son Excellence, dont le sourire se fit encore plus sympathique. Mais ce n’est pas pour les coqs de bruyère que j’ai regretté votre absence. Avez-vous entendu parler de l’accident ?
— Le décès du prince Borovski ? Oui, on m’en a parlé. Homicide involontaire à la suite d’une imprudence, n’est-ce pas ?
Le général baissa la tête et la voix :
— Involontaire ?
— Pourquoi, il y a des doutes ?
Prenant le conseiller d’Etat par le bras, Schubert l’entraîna près de la fenêtre.
— C’est pour cette raison que je me permets de vous déranger… Voyez-vous, on a découvert de nouvelles circonstances… Afin de ne pas vous faire perdre votre temps, faisons ainsi : vous me racontez ce que vous savez sur la mort de Borovski et moi, je compléterai.
Fandorine tenta de se souvenir des récits qu’il avait entendus dans la bouche de ceux qui avaient pris part à cette chasse.
— Quand les rabatteurs ont fait partir les coqs de bruyère (il y a un terme spécial pour ça, je ne m’en souviens plus), le jeune homme qui se tenait à côté de Borovski a visé trop bas et, par inadvertance, a planté une cartouche à plombs dans la nuque du malheureux. Je crois que le nom de ce tireur infortuné est Koulebiakine : ai-je bien retenu ? (Le chef de la police confirma.) Qu’y a-t-il d’autre ? On m’a dit que ce Koulebiakine était sérieusement éméché après un déjeuner au champagne. C’est sans doute ce qui explique une erreur aussi énorme. Pourquoi donc vous intéresser à une histoire triste, mais absolument banale ? Quelles sont ces nouvelles circonstances ?
— Un témoin s’est présenté.
Le général poussa un profond soupir. Il semblait dépité par la tournure que prenait cette histoire.
— Il est venu avant-hier, reprit-il. Car, le jour de l’accident, on n’avait même pas appelé la police. Tout était clair, les invités faisaient partie de la haute société et, après tout, le chef de la police était présent !
Schubert rit et se frotta la tempe, l’air gêné.
— Je crois que je n’ai pas été à la hauteur. Je viens de la garde, je n’ai jamais travaillé dans la police auparavant. Je me suis contenté de demander à M. Koulebiakine de ne pas quitter son hôtel en attendant la fin de l’enquête.
— Il vit donc à l’hôtel ?
— Au Dusseaux. Il est de Pétersbourg, de passage à Moscou pour régler des questions financières. Il est le neveu et l’unique héritier d’Ivan Dmitrievitch Koulebiakine, l’industriel. Comme vous l’avez sans doute appris par les journaux, son oncle est mort il y a quinze jours, et le jeune homme hérite d’une fortune colossale. Il est célibataire, bien de sa personne et fabuleusement riche. Naturellement, à Moscou, on a fait un cirque inimaginable autour de lui : il était invité à des soirées, à des bals, dans des salons, et on a organisé à son intention une véritable foire aux jeunes filles. Il va de soi qu’il était invité à la chasse. Il vit sur un grand pied. Il a loué une chambre avec une fontaine, à cinquante roubles la nuit, il dépense à droite et à gauche. C’est naturel : une fortune pareille. Dimanche, il était éméché dès le matin, on vous a dit la vérité. D’ailleurs, pendant qu’on plaçait les chasseurs deux par deux, je l’ai vu boire à sa gourde…
— Pourquoi vous arrêtez-vous ? C-continuez.
— Naturellement, personne n’a pu imaginer qu’il y avait préméditation. En effet : Koulebiakine, dans sa situation, à quoi bon ? Par intérêt ? C’est franchement risible. Vengeance personnelle ? Mais il avait rencontré le prince une demi-heure avant la tragédie. J’ai fait mon enquête : c’est le baron Norfeldt qui les a présentés. Aussitôt, ils se sont rendu compte qu’ils étaient tous les deux amateurs passionnés de théâtre, une conversation animée s’est nouée et ils ont demandé eux-mêmes qu’on les place ensemble. Non, cela ne peut pas être une vengeance personnelle. Et pourtant…
Le général fit une pause : deux fonctionnaires de la chancellerie passaient devant eux. Ils saluèrent Eraste Pétrovitch et s’inclinèrent en silence devant le chef de la police. Enfin, ce dernier put continuer.
— Hier, un chasseur est venu chez le chef de la police de la ville de Zvenigorod, un dénommé (Schubert consulta son carnet) Antip Sapryka, qui a déclaré qu’il avait vu de ses propres yeux ce qui s’était passé. M. Koulebiakine dit avoir pressé la détente trop tôt en levant son fusil. Ce chasseur affirme que le geste de Koulebiakine ne laissait aucun doute : il a planté le canon sur la nuque du prince et il a tiré. Le chef de la police a vérifié : depuis l’endroit où se trouvait ce chasseur, on pouvait en effet observer la scène. Naturellement, le témoignage d’un Sapryka ne pèse pas lourd face à la parole d’un jeune homme aussi brillant, mais d’un autre côté, pour quelle raison ce chasseur calomnierait-il Koulebiakine ? C’est un moujik d’un certain âge, de mśurs sobres, et il a une excellente réputation. Il travaille dans le domaine du général gouverneur depuis presque trente ans.