— Cela devient sérieux, reconnut le conseiller d’Etat. Il faut une enquête détaillée.
— C’est bien ce que je dis. Ce n’est pas un coq de bruyère qu’on a tiré, mais le prince Borovksi. Quel homme c’était ! A présent, la moitié des dames moscovites sont en deuil.
— Je sais, Borovski avait une réputation de don Juan. C’est p-peut-être un crime passionnel ? Une histoire d’amour, un triangle fatal, un drame de la jalousie ?
Le chef de la police leva les bras au ciel.
— Tout à fait possible. Mais Borovski avait des goûts raffinés, il ne frayait jamais avec des soubrettes ou des demi-mondaines. Et il était toujours très délicat dans ses liaisons, jamais il n’aurait compromis une dame. Un vrai gentleman. Comment voulez-vous que je m’y prenne ? Mes bourriques ne franchiront même pas le seuil de ces maisons ! Bien sûr, on peut passer par les domestiques, nos limiers savent faire ça. Mais il y a le risque de faire beaucoup de bruit pour un résultat nul. L’intrusion dans la vie privée des familles respectables, la juste colère des dames et de leurs époux… (Schubert frissonna.) Non merci. Tandis que vous, vous êtes chez vous dans ce milieu. Vous pouvez agir avec tact, discrètement. Je serais vraiment heureux de vous voir vous charger de cette affaire. Je vous assure, Eraste Pétrovitch, pour vous ce n’est pas grand-chose et pour moi ce sera un immense soulagement.
Il n’eut pas de mal à convaincre le conseiller d’Etat. La tâche semblait captivante, quoique simple.
2
Naturellement, il commença par se rendre au district de Zvenigorod pour interroger le chasseur.
La conversation se déroula sur les lieux du crime : c’était plus simple ainsi, et aucune oreille indiscrète ne pouvait les surprendre.
Antip Sapryka, un moujik imposant dans la cinquantaine, expliqua posément :
— Le jeune barine ivre se tenait là-bas. L’autre, le grand moustachu, juste devant. Dès que les nôtres ont commencé à faire du bruit et que les coqs de bruyère se sont envolés, le jeune a fait un pas en arrière, comme ça, et je le vois qui vise avec son fusil directement dans la nuque du plus âgé. Le grand, lui, ne s’en doute pas, il tend le cou et guette les coqs de bruyère. J’ai voulu lui crier : « Monsieur, levez votre fusil ! », mais à cet instant il a tiré. C’était fini. J’étais tout glacé. Quel malheur, que je me suis dit. Tronche imbibée, mains tordues ! Qu’a-t-il fait ! Seulement, je me suis aperçu qu’il n’était pas si ivre que ça. Il a regardé partout autour de lui, très prudent. Il ne m’avait pas vu, je me tenais derrière le sapin. Il y avait un bruit d’enfer, tout le monde tirait et lui, l’assassin, il s’est accroupi et il a bougé le mort dans tous les sens, et c’est seulement après qu’il a appelé. Tout s’est passé comme ça, Votre Excellence. Je vous le dis comme à confesse.
On voyait qu’il disait vrai.
Fandorine ne lui posa qu’une question :
— Pourquoi n’avez-vous pas fait de déclaration tout de suite, pourquoi avez-vous attendu le lendemain ?
Le chasseur baissa la tête et poussa un gémissement.
— Ben, c’est que ça fait peur. C’est une affaire de nobles. Je n’avais pas intérêt à m’en mêler. Lui, il a un fusil Meffert à mille roubles, des bottes vernies, une montre de gousset avec une chaîne en or. Il me livrera à ses avocats et j’irai au bagne à sa place. Je n’aurais pas été le dénoncer si le pope ne m’y avait pas obligé. Imbécile que je suis, j’ai été me confesser au père Constantin, je lui ai raconté ce que j’avais vu. Et lui, il me dit : « Ne te charge pas d’un péché, Antip. Honte à toi. Va en ville demain matin et moi, je vais prier pour toi. » Et j’y suis allé… L’enfroqué m’a eu. A présent, il doit le regretter lui-même.
— On ne peut tout de même pas laisser un meurtre impuni, dit Fandorine d’un air distrait en réfléchissant à la stratégie qu’il allait choisir.
A présent, il pouvait rencontrer Koulebiakine.
Le riche héritier avait en effet une fontaine dans sa chambre d’hôtel. Cette belle fleur en marbre avec une nymphe nue se trouvait au milieu du salon et produisait un murmure continu dont Fandorine se lassa au bout de deux minutes.
L’habitant de ce magnifique palais lui fit une impression désagréable : un jeune homme brun à la physionomie avenante, d’une trentaine d’années, fané avant l’âge.
Avec le représentant des autorités, Athanase Koulebiakine se montra décontracté et même insolent, surtout qu’on ne lui avait pas encore fait part du témoignage de Sapryka.
— Oui, désolé. J’ai trébuché sur un terrain plat et le fusil m’est tombé des mains. J’avais abusé du cognac, voilà. Avez-vous eu l’occasion de goûter du Martell quarante ans d’âge ? C’est du charbon ardent ! On a l’impression de planer sur un nuage, tout est plongé dans une brume délicieuse.
Assis dans son fauteuil, jambes croisées, l’assassin balançait son pied chaussé d’une pantoufle brodée, n’essayant même pas de simuler un choc ou une émotion quelconque.
— Que peut-on y faire ? J’ai joué de malchance. C’est le destin, le fatum. L’hiver dernier, à la chasse chez le grand-duc, le comte Vrede a troué lui aussi le cavalier de la garde Saltykov. Vous n’avez pas lu cette histoire ? Le comte a été condamné par son curé à faire pénitence. Moi aussi, j’irai me confesser, évidemment. (Koulebiakine se signa d’un grand geste.) J’allumerai dix cierges de quinze kilos chacun. Et je ne me limiterai pas à cela, parole de gentleman. On raconte que le défunt avait beau être prince, il n’avait pas un grand revenu. Je m’apprête à offrir à la veuve vingt ou trente mille roubles pour la dédommager de ce tragique malentendu. D’après vous, acceptera-t-elle ? Je pense que oui. Bien sûr, il y a son orgueil d’aristocrate et tout le tralala, mais c’est tout de même une somme. Sa situation ne lui permet pas de faire la fine bouche…
Fandorine l’interrompit au milieu d’une phrase, ce qui fit l’effet d’une douche froide :
— Il y a un témoin qui vous a vu viser la nuque du prince avant de tirer.
Il croisa les doigts, observant la réaction de son interlocuteur.
Koulebiakine s’étrangla, cligna des yeux, cessa de balancer son pied, se redressa dans son fauteuil.
— Un témoin ? demanda-t-il, tendu. Ce n’est pas possible.
Eraste Pétrovitch dut constater qu’il était inquiet, mais pas outre mesure.
— Un des chasseurs, qui se tenait à une dizaine de pas à votre g-gauche, sous un arbre.
Le suspect se rejeta sur le dossier du fauteuil et agita sa main d’un air insouciant.
— Ah, il y a de quoi s’inquiéter ! Il devait être ivre, votre chasseur, il a eu une vision. Ou encore, il a appris que j’étais riche et il veut me faire chanter. Quelle idée ! Et pour quelle raison aurais-je vidé deux canons de plombs dans la tête d’un homme que je connais à peine ?
Le conseiller d’Etat n’avait rien à répondre.
D’après les quelques renseignements qu’il avait réussi à glaner, le crime passionnel semblait exclu. Il ne s’agissait pas du tout de ce genre de personnalité. Le jeune homme ne fuyait nullement les plaisirs de la chair, mais préférait l’amour-marchandise à l’amour-passion et, d’après les rumeurs, avait une idée tout ce qu’il y a de plus cynique du beau sexe. Des gens comme ça ne tuaient pas par jalousie ni pour venger l’honneur d’une femme.