En un mot, la rencontre dans le bel appartement à la fontaine n’apportait aucun élément nouveau à l’enquête.
Hormis la conviction absolue que Koulebiakine mentait, à la différence du chasseur. Il n’avait pas tué le prince par hasard, mais avec préméditation, de sang-froid.
Mais pour quelle raison, en effet ?
Dans quel cas un homme en tue-t-il un autre volontairement ? Ainsi que le disait feu Xavier Grouchine, le premier maître d’Eraste Pétrovitch dans les affaires policières, il fallait qu’il y ait « passion, intérêt, vengeance ou danger ». Mais Fandorine avait beau chercher, il ne trouvait pas la moindre présence d’aucun de ces motifs.
Il existe des hommes dégénérés qui prennent plaisir à tuer, surtout s’ils peuvent le faire impunément. Ce genre de maladie mentale frappe deux types humains : ceux qui ont versé beaucoup de sang à la guerre et ceux qui depuis la petite enfance aiment faire souffrir. Or, Athanase Koulebiakine n’avait jamais servi sous les drapeaux, sans parler de guerre. Et, selon les renseignements fournis par la police de Saint-Pétersbourg en réponse à ses questions détaillées et classées par rubriques, le jeune homme n’avait jamais manifesté de pulsions sadiques. La justice connaissait bien Koulebiakine, noceur invétéré, qui avait déjà signé des lettres de créance sans provision et avait fait de la prison pour dettes. Mais il ne fouettait pas les prostituées, ne frappait pas ses domestiques et n’avait jamais été mêlé à un accident mortel auparavant. Le juge d’instruction moscovite, vieil ami d’Eraste Pétrovitch, interrogea même ses camarades de lycée, mais en vain : petit, Koulebiakine ne torturait pas les chats ; il n’avait jamais pendu de chien ni fait cuire des rats à petit feu. C’était un enfant espiègle, capable de vous bourrer le mou. En quatrième, il avait réussi à coller le professeur de dessin à sa chaise. Mais on ne lui avait jamais remarqué aucune cruauté pathologique.
Fandorine comprit qu’il devrait s’occuper de cette affaire sérieusement, et que pour cela il lui faudrait se rendre à Saint-Pétersbourg.
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Après deux jours à la capitale, la biographie de Koulebiakine ne présentait plus de secret pour le conseiller d’Etat.
A dire vrai, celle-ci était sans grand intérêt. Le jeune homme, renvoyé pour piètres résultats et mauvaise conduite, n’avait pas terminé le lycée. Il avait ensuite travaillé sans succès dans six institutions différentes où il était chaque fois admis sur la recommandation de son oncle qui ne désespérait pas de transformer ce polisson en un bon membre de la société. Il ne pouvait se fixer nulle part et fut régulièrement jeté dehors à la suite d’un scandale. A la fin, Koulebiakine senior avait capitulé, cessant de s’occuper de son neveu. Ces derniers temps, il avait même fait savoir qu’il songeait à modifier son testament pour léguer son immense fortune à des śuvres de bienfaisance. Cela dit, il n’avait pas semblé pressé de mettre sa menace à exécution, car n’étant pas âgé il avait l’intention de vivre encore longtemps.
Mais le sort en avait décidé autrement. Une quinzaine de jours auparavant, il avait dîné au yacht-club avec un groupe d’amis. Soudain, il s’était senti mal, avait perdu connaissance et était décédé sur le chemin de l’hôpital. Le décès avait été provoqué par une crise cardiaque.
Voyons, voyons, se dit Eraste Pétrovitch. Et il se mit à creuser plus profond.
Il découvrit une circonstance inexplicable : on n’avait pas pratiqué d’autopsie. Compte tenu de la fin subite du milliardaire, c’était pour le moins étrange.
Puis, en lisant le procès-verbal dressé par l’agent de police, il apprit que parmi les compagnons de bouteille du millionnaire il y avait un certain Dr Boukvine, médecin connu, professeur et sommité en cardiologie. Il avait tenté de venir en aide à l’agonisant et, lorsque Koulebiakine senior eut rendu l’âme, avait constaté tous les signes d’une rupture d’anévrisme. On pouvait donc parfaitement comprendre le policier qui avait décidé d’autoriser l’enterrement sans autopsie : dans aucune morgue on n’aurait fait une expertise plus sûre.
Or, le fonctionnaire venu de Moscou se permit de mettre en doute cette expertise. Avec l’autorisation du procureur, il ordonna d’ouvrir la tombe et d’exhumer le corps.
Et alors ? L’expertise du médecin légiste permit de découvrir dans les tissus du défunt une dose anormalement élevée d’acide prussique.
Il avait été empoisonné !
Un télégramme fut immédiatement envoyé à Schubert, le chef de la police :
Koulebiakine doit rester assigné à résidence. J’ai l’intention de tenter une expérience. Fandorine.
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Ainsi, une semaine avant le coup de feu d’Athanase Koulebiakine qui avait coûté la vie au prince Borovski, un autre assassinat avait eu lieu, dont l’héritier tirait un avantage immédiat.
L’acide prussique à haute dose est un poison violent qui agit vite. Dans la mesure où l’oncle s’était senti mal à la fin d’un dîner entre amis qui s’était prolongé, il était difficile de supposer que son neveu l’avait empoisonné avant, chez lui par exemple. Il apparut d’ailleurs que, depuis belle lurette, le jeune homme dévoyé était interdit d’entrée chez son oncle. Athanase n’était pas présent au restaurant. Il avait un alibi solide : trois jours avant la mort de son oncle, il s’était retrouvé derrière les barreaux, ses créanciers ayant réussi à le faire jeter en prison. Dieu sait combien de temps il y aurait passé, car son oncle n’avait pas l’intention de le racheter.
Eraste Pétrovitch avait justement besoin de monter une expérience pour élucider ce mystère.
Il décida de reconstituer cette malheureuse soirée dans les moindres détails, de sonder le cśur du professeur Boukvine et des autres connaissances du défunt, d’étudier le comportement du personnel. Le conseiller d’Etat soupçonnait particulièrement ce dernier. N’avait-il pas été acheté ? Il est facile pour un maître queux, et plus encore pour un serveur, de jeter du poison dans un plat ou un verre de vin.
S’il s’avérait que Koulebiakine avait tué son oncle, fût-ce par personne interposée, alors Fandorine pourrait formuler son idée sur le motif du second meurtre, celui de la partie de chasse : un motif sans doute un peu compliqué, mais pas tout à fait fantastique. Des cas de ce genre se présentaient quelquefois en criminologie et il avait déjà rencontré dans sa pratique d’enquêteur des histoires encore plus extraordinaires.
Un homme qui a réussi un crime habilement monté peut éprouver un sentiment de toute-puissance, de supériorité sur le troupeau humain qu’il juge pitoyable, obtus, docile. Il a alors l’impression de diriger secrètement le monde en faiseur de destins clandestin, et jouit de ce pouvoir illimité purement imaginaire. C’est une sensation très forte qui a constamment besoin d’être alimentée. Je peux faire tout ce que je veux, la loi est impuissante contre moi, se dit le maniaque. Et il dépose une machine infernale au milieu de la foule, sachant qu’on ne le trouvera jamais, car on se lancera à la recherche de terroristes. Ou bien, à un raout, il verse du poison dans un des verres sur le plateau, avec un sourire méphistophélique, uniquement pour voir qui sera choisi par le fatum.
Sans doute, pour quelqu’un qui se trouve dans cette position démente, abattre en plein jour à bout portant un homme presque inconnu, un prince de surcroît, et s’en sortir indemne, présentait un plaisir vertigineux. En effet, à moins de prouver la préméditation, le meurtrier n’encourait guère de châtiment. On frémissait rien qu’en pensant à la distraction qu’il se choisirait la prochaine fois.
L’accident de chasse n’offrait aucune prise à l’instruction. Il était facile de prévoir le verdict : après avoir entendu l’accusé et l’unique témoin, on déciderait de classer l’affaire sans suite faute de preuves, appliquant au prévenu la formule juridique inoffensive : « Demeure suspect ». Ou encore, très probablement, Koulebiakine exigerait d’être jugé par la cour d’assises et ces beaux parleurs d’avocats lui obtiendraient l’acquittement.