Non, c’est seulement ici, à Saint-Pétersbourg, que Fandorine avait une chance de démasquer le criminel, et il décida de la saisir.
Etant donné les résultats de l’exhumation, et les conclusions graves qui s’imposaient, aucune des trois personnes ayant participé au dîner fatidique n’avait osé refuser son invitation. Pourtant, tous étaient des gens importants, occupés.
Frank, directeur de banque, annula une réunion du comité. Lioubouchkine, conseiller secret, déplaça une mission. Le professeur Boukvine arriva spécialement de Moscou. Il vivait sur deux maisons et sur deux villes, donnant des consultations et réalisant des opérations à tour de rôle dans chacune des deux capitales.
Naturellement, on fit venir le même cuisinier et le même serveur.
Ils s’assirent. Fandorine prit la place du défunt. Tout se déroulait très lentement, Eraste Pétrovitch ayant insisté pour reconstituer le dîner dans le moindre détail, et les trois hommes se disputaient sans cesse.
— Non, permettez, Excellence, disait le banquier, je me rappelle parfaitement que vous avez d’abord fini le bortsch et seulement ensuite goûté la tourte.
Un agent placé à la cuisine observait les gestes du cuisinier, qui devait préparer exactement les mêmes plats.
Un autre agent suivait le serveur comme une ombre.
Le conseiller d’Etat pensait que le plus facile était de verser du poison dans la liqueur de sorbier : son goût amer masquait celui du poison. Mais les témoins affirmèrent tous comme un seul homme que Koulebiakine n’avait pas pris d’alcool.
Ils reconstituèrent le contenu des propos de table, mais là non plus, il n’y avait rien à quoi s’accrocher. Le dîner était donné en l’honneur de Boukvine, qui avait l’intention d’adhérer au club. Les membres du comité directeur, Frank et Lioubouchkine, connaissaient le docteur depuis très longtemps, le président le voyait pour la première fois. Ils avaient parlé voiles et modèles de yachts, vins, santé (chose inévitable dès lors qu’il y a un médecin à table), évoqué l’emprunt russe en France. Il n’y avait eu ni dispute ni discussion.
Eraste Pétrovitch observait attentivement, écoutait et perdait de plus en plus contenance. Etait-il possible que son expérience ne donnât aucun résultat ?
Ce fut le docteur qui lui asséna le coup de grâce, au moment où le serveur apportait un plat de fruits secs et le posait devant Fandorine en disant :
— Monsieur en avait demandé, avant l’esturgeon.
Le professeur frappa du plat de la main sur la table en s’écriant :
— Vous dites un empoisonnement à l’acide prussique ? (Tous tressaillirent.) Mais bien sûr ! Ah, quelle erreur impardonnable pour un médecin qui a trente ans d’expérience ! Les symptômes sont tellement semblables : une douleur aiguë ici, vertige, nausée, puis respiration difficile, souffle court, douloureux et, bientôt, l’arrêt cardiaque. Etant donné que pendant le repas, Ivan Dmitrievitch s’était plaint de son angine de poitrine… Bon, cela ne sert à rien de me justifier, je me suis trompé dans ma conclusion, je le reconnais. Cela peut arriver à tout le monde. Ce n’est pas de ça qu’il s’agit ! Messieurs, il n’y a pas eu d’empoisonneur ! Vous vous rappelez que notre défunt président avait commandé des abricots ?
— Oui, c’était dans son habitude, répondit le banquier. Avant les plats chauds, Ivan Dmitrievitch exigeait toujours des abricots secs. Il les mettait à côté de lui et les mangeait à sa manière un peu spéciale : uniquement les noyaux, après les avoir décortiqués, tandis qu’il laissait la chair.
— Exactement, confirma le serveur. Nous lui connaissions en effet cette habitude. Il en prenait au moins trois livres par repas, si on compte le poids des fruits entiers. Les noyaux seuls pesaient moins, naturellement.
— Excusez-moi, quel rapport avec notre affaire ? demanda Fandorine en dévisageant le grand cardiologue avec étonnement.
Le médecin se mit à rire :
— Un rapport direct. Savez-vous, mon cher monsieur, que les noyaux d’abricot contiennent de l’acide prussique ? En toute petite quantité, si bien qu’il est difficile de s’empoisonner avec, il faut pour cela avaler plusieurs centaines de noyaux. Mais parfois, très rarement, on tombe sur des noyaux anormaux qui en contiennent une quantité beaucoup plus élevée. Je le sais, car pendant la guerre contre les Turcs, un de nos aides-soignants s’est gravement intoxiqué en mangeant trop de noyaux, on l’a sauvé in extremis. S’il avait eu le cśur moins solide, il y serait passé.
— C’est juste ! s’écria le conseiller secret en levant les mains au ciel. Vous vous rappelez, messieurs ? Après avoir avalé un noyau, il avait fait la grimace en disant : « Ce qu’il est amer, pouah ! »
Le conseiller d’Etat rentrait à Moscou bredouille. Sa conviction quant à la culpabilité de Koulebiakine avait été bien ébranlée. Il n’y avait ni indice ni piste. Apparemment, il n’avait rien à voir avec la mort de son oncle. Peut-être qu’après tout il avait tué Borovski sans préméditation ? Le chasseur avait dit qu’il avait d’abord reculé et examiné le cadavre et que c’est seulement après qu’il avait appelé. Et alors ? Cela pouvait être le comportement d’un homme ivre complètement hébété ou au contraire d’un homme en état de choc. Dans ce genre d’états, on peut agir de manière très étrange, surtout vu de l’extérieur…
C’était un compartiment à deux places.
En face de Fandorine se trouvait un homme corpulent avec une barbiche. Au début de leur voyage, il s’était présenté, mais Eraste Pétrovitch n’avait pas retenu son nom, car il avait l’esprit ailleurs et était dépité. Un professeur adjoint ou un privat-docent.
Ce professeur adjoint, ou privat-docent, était triste, lui aussi, il soupirait sans cesse en silence. Mais, à la fin, il céda à la tentation bien russe de s’ouvrir à un compagnon de hasard.
Il s’adressa à Fandorine en ces termes :
— Je vois que vous aussi, vous êtes d’humeur plutôt mélancolique ?
5
Quatre semaines plus tôt, dans ce même compartiment, se déroulait une conversation qui avait commencé de la même manière.
Deux hommes qui ne se connaissaient pas se rendaient de Moscou à Pétersbourg. Tous les deux tiraient une mine maussade. Au début, ils se taisaient. Puis le plus âgé des voyageurs regarda soudain son compagnon et lui dit :
— Eh, mon cher monsieur, à votre visage je vois bien que vous en avez gros sur le cśur. Voulez-vous un peu de ce breuvage revigorant ?
Il avait ouvert sa sacoche où un petit compartiment bien pratique était réservé à chaque chose : affaires de toilette, petits verres, petites brosses, fioles de toutes sortes parmi lesquelles il s’était même trouvé une gourde avec du cognac. On voyait bien que c’était un homme ordonné, bien organisé et qu’il avait l’habitude de voyager.
Le jeune accepta volontiers. Ils burent un premier verre sans manger (« a cappella », selon l’expression du plus âgé), un deuxième avec une rondelle de citron, un troisième avec du chocolat, un quatrième en fumant un cigare. Ils s’aperçurent alors que la gourde était vide.
Ivre, non pas à cause de la quantité de cognac, mais pour avoir expédié ce rituel à la vitesse record, le plus âgé demanda soudain :
— Dites, avez-vous déjà eu envie de tuer un homme ? Une envie féroce, à en avoir les doigts qui tremblent, à grincer des dents…