La « fin » s’était étalée sur vingt ans. L’homme qui aimait Janet avait d’abord admiré son sacrifice et lui avait promis d’attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Mais la patience a ses limites. Lorsque le vieux lord mourut enfin et que Mlle Palmer recouvra sa liberté, il était trop tard.
Le comte lui avait légué une bonne part de sa fortune, mais ses enfants légitimes avaient entrepris de contester le testament en entamant un procès. Sans doute n’auraient-ils pas gagné, car les dernières volontés du défunt avaient été rédigées selon les règles, mais l’héritière avait d’elle-même renoncé à cette fortune, considérant qu’elle n’avait pas mérité une telle récompense. Après tout, elle n’avait fait qu’accomplir son devoir.
Le fils aîné du défunt, l’actuel lord Berkeley, l’avait alors dédommagée en mettant à sa disposition, à vie, un bâtiment de la maison familiale.
Quarante ans avaient passé depuis. Le lord, comme jadis son père, avait perdu la raison à la suite d’une attaque ; il se mourait quelque part dans les pièces reculées de l’hôtel particulier, tandis que ses descendants ignoraient pourquoi un des bâtiments était occupé par une vieille totalement inutile.
« Qui aurait pu croire que je vivrais si longtemps ? disait la vieille dame en soupirant. Mon père a coûté cher à la Couronne, le pauvre garçon : sa vie s’est arrêtée avant ses vingt-deux ans, et sa fille, elle, touche une pension depuis trois quarts de siècle ! »
Tant que Mlle Palmer vivait aux frais du colonel, sa pension d’orpheline s’accumulait à la banque et, aujourd’hui, les intérêts de ce petit capital lui suffisaient tant bien que mal pour joindre les deux bouts, étant donné ses besoins microscopiques et sa prodigieuse ingéniosité en matière d’économies. Son seul souci était l’hostilité des habitants de la grande maison ! Ils avaient essayé de la déloger par tous les moyens, rendant son existence insupportable.
Ils ne pouvaient l’empêcher de se promener dans le jardin (dont elle avait la jouissance, selon les documents), mais ils lui avaient interdit de passer par le portail, si bien qu’elle devait sortir dans la rue par le petit portillon de derrière. Ils l’avaient obligée à se séparer de son chat, qui vivait avec elle depuis quinze ans. Ils lui avaient imposé également d’autres contraintes.
Tout cela avait fait germer un projet : Mlle Palmer allait trouver une source de revenus complémentaire afin d’acheter une petite maison à la campagne non loin d’Exmoor pour regarder la mer tous les matins.
C’est à cette fin qu’elle avait publié une petite annonce dans le Western Daily Press. Même si elle n’avait pas eu beaucoup de chance avec ses premiers locataires et n’avait réussi à économiser que trente livres, c’est-à-dire un dixième de la somme requise, elle ne perdait pas l’espoir.
Son moral d’acier et sa capacité à faire des projets à l’âge de soixante-quinze ans inspiraient à Fandorine une grande admiration, à laquelle vint s’ajouter bientôt – après rencontre avec ses voisins – une profonde compassion.
Il les croisa en sortant se promener dans le jardin, qui était impeccablement propre, avec de petits sentiers pavés, des statues de marbre et de jolies tonnelles.
Eraste Pétrovitch se tenait devant un saule couvert de fleurs blanches duveteuses, en proie à des émotions que seul peut éprouver un Russe en exil. Le sorbier et le bouleau provoquent les mêmes sentiments, mais on peut les voir toute l’année, tandis que cette variété de saules ne peut être reconnue par un citadin qu’en début de printemps. La nostalgie égratigna son âme d’autant plus intensément.
C’est justement à cause de ce sentiment chanté par les poètes mais au fond très désagréable que Fandorine leva ses yeux baignés de larmes sur un groupe de personnes qui s’approchaient de lui et leur sourit même, comme pour s’excuser d’être aussi bêtement sentimental.
Probablement son sourire avait-il été perçu comme une tentative de faire connaissance. Toute la nombreuse compagnie – des personnes des deux sexes et d’âges différents – s’arrêta pour le considérer avec une sorte de froid étonnement.
— Ah, dit bien fort un monsieur âgé aux joues rondes. Ce doit être le nouvel occupant1 de l’annexe.
— Indeed, répondit un autre gentleman qui, à juger d’après son col, appartenait à la gent ecclésiastique mais, pour tout le reste, était le portrait craché du premier en plus petit et moins ravagé par les ans.
Les informations que lui avait communiquées Mlle Palmer suffisaient pour comprendre qui était qui. Le frère aîné était Daniel Linn, l’héritier du vieux lord Berkeley. Le pasteur, le père Matthieu Linn, le fils cadet. La femme brune à la mine aigrie et deux adolescents tout aussi bougons qui formaient le flanc droit de cette armée étaient l’épouse et les fils de lord Daniel, la blonde qui faisait une tête de carême et deux fillettes qui avaient l’air de s’ennuyer à mourir sur le flanc gauche, la famille du pasteur.
Tous les Linn (tel était le nom héraldique des lords Berkeley) s’étaient réunis dans leur nid familial pour fêter les quatre-vingts ans du patriarche. Il ne manquait à cette promenade familiale que le troisième frère, le très respecté Tobias Linn, que Mlle Palmer appelait the black sheep of the family2.
— Quelqu’un doit mettre fin à cela, dit lady Linn en considérant Eraste Pétrovitch avec horreur. Il n’y avait pourtant vraiment pas de quoi avoir peur. Un gentleman élégant, tiré à quatre épingles, avec une violette pâle à la boutonnière et une canne de bambou à la main.
Il promena son regard au-dessus de toute cette assemblée, montrant ainsi que son sourire ne leur était pas adressé à eux, mais au soleil de printemps, et il voulut passer son chemin, mais à cet instant, derrière les buissons, apparut le dernier membre de la famille, avec à ses côtés un compagnon fort exotique que Mlle Palmer avait en effet mentionné dans ses récits.
La raison pour laquelle le plus jeune des frères était resté célibataire et avait terminé son service au grade de capitaine seulement se devinait sans même que l’on eût besoin de faire appel aux procédés de déduction. La brebis galeuse de cette famille aristocratique avait en effet un air piteux : ses yeux étaient troubles, une résille de vaisseaux rouges recouvrait ses joues, rondes comme chez ses frères ; des cendres de cigare parsemaient sa redingote.
Cependant, Fandorine contemplait non pas Tobias Linn, mais la bête somptueuse que ce respecté monsieur tenait en laisse. C’était un léopard d’Afrique. Le majordome avait raconté à Mlle Palmer que le capitaine ne se séparait jamais du prédateur et l’emmenait partout avec lui. Elle avait également appris que, la nuit, la bête restait dehors, attachée à la tonnelle avec une chaîne. Aussi avait-elle cessé de se promener. Elle soupçonnait qu’on avait fait venir cet Africain féroce à Berkeley House à la seule fin de faire mourir de peur l’habitante de l’annexe.
Mais Eraste Pétrovitch ne trouva pas le léopard effrayant. Certes, l’animal avait le regard fixe d’un meurtrier-né, une démarche souple, et le bout d’un croc pointu brilla comme par hasard sous sa lèvre molle, mais la beauté de cet énorme chat jaune et noir faisait oublier le danger. Un large collier en velours rouge orné de strass et une chaîne en or que le capitaine serrait dans sa main complétaient ce magnifique tableau.