— Admire, Tobias, dit lord Daniel en montrant Fandorine du menton. Elle a transformé notre jardin en une cour de passage.
Le plus jeune des frères eut un rictus mauvais et émit un étrange sifflement : les poils du léopard se hérissèrent, le fauve baissa la tête, de petites lumières brillèrent dans ses yeux dirigés sur Eraste Pétrovitch.
Les nièces et les neveux du capitaine firent un bond en arrière et les deux ladies reculèrent aussi, par précaution.
— Scalpeur n’aime pas voir des étrangers rôder autour de la maison, maugréa Tobias Linn entre ses dents. Il n’y a pas longtemps, il a scalpé un voleur qui avait pénétré dans la maison.
Il siffla encore une fois. La bête frappa nerveusement le sol avec sa queue et montra ses crocs.
— Cessez de provoquer cet animal ! lança le capitaine avec un incroyable aplomb. Vous êtes tous témoins, ce type n’a pas arrêté de titiller Scalpeur !
A quoi le pasteur fit remarquer avec une férocité pas très chrétienne :
— Tu ne risques pas d’avoir des ennuis avec la loi si Scalpeur écorche cet insolent. Après tout, personne ne l’a invité dans notre jardin.
Lorsqu’il y a plusieurs adversaires, il faut se concentrer sur le plus fort. C’est pourquoi Eraste Pétrovitch n’accorda pas la moindre attention au capitaine ni au prêtre, et se tourna vers la bête.
L’homme qui avait appris à Fandorine à maîtriser n’importe quel adversaire lui disait : « Si tu es menacé par un animal, un tigre ou un serpent, fais-lui comprendre tout de suite que tu ne lui veux aucun mal, mais que tu n’as pas peur. Ne bouge pas, concentre toute ton énergie Ki dans ton regard. Si ta réserve de Ki est médiocre, tu mourras. Si tu as assez de force, la bête reculera. »
Pendant trente secondes, Eraste Pétrovitch mit à l’épreuve son énergie en fixant le chat sauvage. Apparemment, sa provision de Ki était suffisante : le léopard s’assit, plissa les yeux et bâilla, bien que son maître sifflât sans discontinuer, telle une bouilloire sur le feu.
En conformité avec les règles du combat, une fois l’adversaire le plus fort vaincu, les autres se firent petits.
— Vous êtes dompteur de cirque, c’est ça ? demanda le capitaine avec mépris, mais sans défi.
— Quelque chose dans ce genre.
Fandorine fit un pas en avant, si bien que le pasteur dut s’écarter et le capitaine tirer son compagnon de côté.
Après cet incident, il était impossible d’imaginer des relations de voisinage civilisées avec les Linn. En les croisant dans le jardin, Eraste Pétrovitch ne les saluait pas, mais cédait le passage en silence s’il s’agissait d’une dame.
En revanche, il rendait visite au léopard, la nuit.
Il restait devant la tonnelle en fer forgé, à aspirer les parfums du printemps. Les yeux phosphorescents de la bête transperçaient l’obscurité, tantôt jaunes, tantôt verts. Eraste Pétrovitch ne la caressait pas – c’eût été trop familier –, mais parfois il lui disait : « Minou, minou », et le léopard se mettait à ronronner comme un chat.
Par une belle nuit étoilée, chose rare à Bristol, Fandorine et Scalpeur restèrent la tête en l’air, chacun saisi par la nostalgie de sa patrie. Pour le léopard, c’était compréhensible : on sait combien les étoiles de la savane sont éclatantes. En revanche, Eraste Pétrovitch, fils des cieux pâles du Nord, n’avait pas grand-chose à regretter. Mais c’était le ciel étoilé qui voulait cela : en le regardant, on a toujours un petit pincement au cśur. Peut-être venons-nous en effet de quelque planète lointaine ?
Cette idée était amusante et, en se promenant dans le jardin obscur, Fandorine réfléchit encore un moment aux autres univers.
La lune se cacha derrière un petit nuage, la lumière des étoiles se fit encore plus éclatante, surtout la Grande Ourse, qu’il vaut mieux observer au printemps.
Eraste Pétrovitch demeurait figé, la tête en l’air.
Soudain, pas très loin de lui, une voix zézayante dit :
— There she waits for me, under the Bear3.
En se retournant, le rêveur aperçut dans l’ombre profonde d’un buisson un très vieux gentleman en fauteuil roulant. Il était emmitouflé dans un plaid et portait sur la tête un bonnet de laine.
C’est cette coiffure qui permit à Fandorine de deviner qu’il avait devant lui lord Berkeley en personne. Un jour, Eraste Pétrovitch avait aperçu ce bonnet à une des fenêtres de la grande maison, et Mlle Palmer avait dit :
« Voici le pauvre comte. Il regarde par la fenêtre. Que peut-il faire d’autre ? Jadis, il avait une voix de tonnerre, il frappait du pied comme ça – la terre tremblait. Aujourd’hui, il est enchaîné à son fauteuil et il ne se sépare jamais de son valet… »
En effet, il entendit une voix douce dans l’obscurité :
— Bonsoir, monsieur. (Fandorine vit briller le galon d’une livrée.) Je m’appelle Jim. Chaque fois qu’il y a une nuit étoilée, Sa Grâce a une insomnie. Il n’y a rien à faire.
Eraste Pétrovitch les salua tous les deux en s’inclinant légèrement. Il voulut dire quelque chose d’agréable au vieillard, mais le paralytique ne le regardait pas : il avait les yeux rivés sur la Grande Ourse.
— Oh, yes, right under, marmonnèrent ses lèvres anémiques.
Le vieux lord bougea, le plaid glissa de ses épaules et Fandorine vit qu’il était attaché au dossier et aux accoudoirs avec des sangles.
Sans doute par précaution, pour éviter qu’il ne tombe ?
Fandorine avait beau inviter sa nouvelle amie à descendre dans le jardin le soir pour faire connaissance avec Scalpeur, Mlle Palmer poussait des « Oh ! » et des « Ah ! », et levait les yeux au ciel. Il ne pouvait y avoir qu’une explication à son attitude : elle aimait bien se faire peur. La vieille dame n’était ni craintive ni impressionnable, et faisait preuve d’une intelligence fine comme une lame de rasoir. Eraste Pétrovitch avait eu l’occasion de s’en assurer dès le premier jeudi.
C’est que le jeudi, le majordome de Berkeley House, M. Pursley, les rejoignait pour le thé. Ils se connaissaient depuis quarante ans et naguère Pursley passait à l’annexe presque tous les jours, mais à cause des tensions entre les habitants de la grande maison et Mlle Palmer, il avait restreint ses visites afin de montrer sa loyauté à l’égard de ses employeurs. Le jeudi, le majordome avait son jour de congé. Il remettait toutes les affaires à son remplaçant, enfilait une veste et ne se mêlait plus de la marche de la maison. Le matin, il lisait le journal et fumait la pipe dans le jardin, à midi il allait déjeuner dans un pub et dans l’après-midi il venait prendre le thé à l’annexe en toute légitimité.
M. Pursley et Mlle Palmer s’amusaient de la façon suivante : lui lisait The Standard à haute voix, généralement les chroniques criminelles, elle émettait son jugement. Le majordome tombait invariablement d’accord avec la vieille dame et passait à l’article suivant.
Par exemple, lors de leur première réunion, ils avaient eu pour objet de discussion un article au titre accrocheur :
LA MORT DANS UN CLOAQUE
Dick Stylet a été retrouvé.
Mais où est donc l’inspecteur O’Leary ?
Lors du nettoyage annuel des égouts sous la rue d’Oxford, les ouvriers ont découvert un cadavre d’homme enchaîné à l’échelle dans le conduit souterrain. D’après l’état du corps, le décès a été causé par la faim.