Le visage du défunt a été rongé par les rats, mais les tatouages et la cicatrice à la gorge ont permis d’établir son identité : il s’agit du tristement célèbre Dick Stylet, qui avait égorgé trois personnes à Whitechapel. L’inspecteur O’Leary, le meilleur enquêteur de Scotland Yard, qui suivait le meurtrier à la trace, a disparu il y a trois semaines. La police était persuadée que Stylet avait réussi à assassiner l’homme qui le poursuivait et à enterrer son corps ou à le jeter dans la Tamise, mais la découverte d’aujourd’hui contredit cette version et permet d’espérer que le vaillant inspecteur est toujours en vie. En tout cas, les menottes découvertes dans le souterrain malodorant appartiennent à O’Leary.
On n’a pas trouvé sur le cadavre le poignard auquel Dick doit son terrible surnom. Celui-ci aurait permis au prisonnier de se libérer en ouvrant le mécanisme avec la lame. Il paraît raisonnable de supposer que l’inspecteur qui avait arrêté le malfrat avait pris soin de le désarmer. On reconstitue facilement le déroulement des faits. O’Leary a arrêté et enchaîné le scélérat à l’échelle, après quoi il s’est absenté pour ne plus jamais revenir. Privé de la possibilité de bouger ou d’appeler au secours, Dick a souffert une longue agonie de deux, voire trois semaines. Il pouvait étancher sa soif : juste à ses pieds se déversaient des eaux usées, breuvage infect, mais capable de satisfaire les besoins du corps.
Cependant, si les circonstances de la mort de Stylet sont plus ou moins claires, certaines questions demeurent à ce jour sans réponse. Pourquoi l’inspecteur O’Leary, qui a la réputation d’un fonctionnaire rigoureux et respectueux de la loi, a-t-il condamné son prisonnier à une mort aussi atroce ? Et surtout : où est l’inspecteur O’Leary lui-même ?
Le public aura-t-il des réponses à ces questions ou resteront-elles un mystère comme la récente affaire de Jack l’Eventreur ?
— Comment peut-on comparer ? s’indigna M. Pursley en reposant le journal. Je ne suis pas un limier, mais je peux deviner ce qui s’est passé. D’après son nom, cet O’Leary est irlandais, ce qui signifie qu’il aime bien lever le coude. Il a attrapé le bandit dans les égouts, l’a désarmé, l’a menotté, et il est allé fêter la chose après avoir attaché le gars à l’échelle pour qu’il ne s’enfuie pas. Je connais les Irlandais et leur façon de faire la fête. Vous vous rappelez Peter O’Reylli, mademoiselle Palmer ? Notre ancien laquais ? J’imagine que cet inspecteur, lui aussi, boit semaine après semaine, sans discontinuer. Et si, à un moment, il s’est rendu compte de ce qu’il avait fait, il s’est planqué. Tout le mystère est là.
— Elle est bien, votre version, reconnut Mlle Palmer en servant le thé. Et vous, que pensez-vous, monsieur ? Cette affaire vous semble-t-elle aussi mystérieuse que celle de Jack l’Eventreur ?
Pour Eraste Pétrovitch, l’affaire de Jack l’Eventreur ne présentait aucun mystère, mais il se garda de le dire. Il avait également son hypothèse concernant la disparition de l’inspecteur (ce n’était pas bien compliqué), mais à quoi bon brasser l’air pour rien ? Il se contenta de dire :
— Je connais un peu le monde de la police. Un vieux limier n’ira jamais faire la fête tant qu’il n’aura pas conduit le criminel au poste et établi le procès-verbal. Sa prime et son avancement en dépendent.
— Alors, je donne ma langue au chat, dit M. Pursley. C’est une énigme insoluble. A moins que Mlle Palmer n’y arrive.
Eraste Pétrovitch répondit par un sourire poli : il pensa que c’était une blague.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsque la vieille dame objecta en trempant un morceau de biscuit dans son thé :
— Il n’y a là aucune énigme. L’absence du stylet explique justement tout.
Fandorine, qui pensait exactement la même chose, la considéra avec curiosité.
— Plus la puanteur, ajouta-t-il à mi-voix.
— Plus la puanteur, acquiesça Mlle Palmer. J’imagine l’horrible odeur qui règne dans ce cloaque ! Les policiers ont dû se boucher le nez avec leur mouchoir. Sinon, ils auraient compris qu’il y a dans ce tunnel deux cadavres en décomposition et non un seul.
Le majordome poussa un cri :
— Pourquoi deux ? Est-ce possible ?
— Voici comment les choses se sont passées, poursuivit la vieille dame. L’inspecteur a poursuivi le criminel jusque dans les égouts. Ils se sont battus et O’Leary l’a emporté. Pour souffler, il a enchaîné son prisonnier à l’échelle. Et c’est alors que chacun des deux a commis une erreur fatale. L’inspecteur n’a pas fouillé immédiatement Dick, et n’a pas découvert le couteau que celui-ci avait caché. Quant à Dick, il a manqué de cervelle pour comprendre les conséquences de ce qu’il s’apprêtait à faire.
— Qu’a-t-il donc fait ? demanda M. Pursley, qui faisait un effort pour deviner.
— Il a sorti son stylet et a poignardé le policier. L’inspecteur a chancelé et il est tombé dans les eaux usées, trop loin pour que l’enchaîné puisse l’atteindre. Le pauvre Irlandais y repose toujours. Peut-être que son corps a juste été déporté de quelques mètres, jusqu’au premier tournant.
— Brillante déduction ! déclara Fandorine.
Il inclina la tête, plein d’admiration. Le majordome, quant à lui, se retira en toute hâte : il s’apprêtait à communiquer cette découverte sensationnelle au Standard.
Dans la quatrième semaine de son séjour à Bristol, un mardi, en rentrant de sa promenade à cinq heures tapantes, Eraste Pétrovitch crut avoir perdu le compte des jours : étant donné le rythme monotone de sa vie, cela n’aurait rien eu d’étonnant.
Dans l’entrée, il aperçut les galoches en cuir de M. Pursley, puis il entendit dans le salon la voix nourrie et légèrement rauque du majordome. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : on était jeudi et non mardi.
Cependant, en jetant un coup d’śil dans le salon, il vit que le majordome portait sa livrée, qu’il se tenait debout et que la table était dressée pour deux personnes seulement.
Une phrase bien étrange parvint à ses oreilles.
— Par-dessus le marché, cela résoudrait votre problème ! Vous pourriez vous acheter votre maison à Exmoor. Mille livres, ce n’est pas de la blague !
On pouvait donc en conclure que :
On n’était pas jeudi. Et d’un.
Il s’était passé quelque chose d’exceptionnel. Et de deux.
Il fallait monter dans la chambre sans attirer l’attention de la vieille dame. Et de trois.
Mais la logeuse avait aperçu Fandorine et l’invita à table. Lorsqu’il répondit qu’il ne voulait pas troubler leur conversation, M. Pursley dit quelque chose d’encore plus étrange :
— Ce serait ridicule d’en faire un mystère alors que ce soir ce sera annoncé en première page du Western Daily Press !
Et il raconta la chose suivante.
La veille au soir, lord Berkeley avait disparu. Le domestique qui le gardait s’était absenté quelques instants et, à son retour, il avait découvert le fauteuil vide : le vieillard avait réussi à se détacher. On licencia le laquais écervelé sans indemnité, mais cela ne changeait rien au problème. Il était absolument évident que Sa Grâce était sortie de la maison et s’était perdue, comme cela arrive aux vieillards gâteux. Le fils de l’épicier qui avait sa boutique dans une rue voisine avait vu le comte marcher en direction de Clifton Wood Road en pantoufles et robe de chambre. D’après le gamin, « il clopinait même très vite ». Malheureusement, le garçon était lui-même pressé et n’en avait parlé que le lendemain matin. Entre-temps, on avait cherché l’aristocrate dans le jardin, le grenier et la cave. A présent, il était évident qu’il fallait élargir la zone de recherches.
Les fils du comte ainsi que M. Pursley avec ses aides étaient épuisés. Il était raisonnable de supposer que le vieillard avait emprunté un itinéraire de sa vie précédente. Or, on ne l’avait vu ni à la banque où il avait travaillé comme gérant avant son attaque, ni chez ses vieux amis. La police avait pris le relais : en vain. La famille affolée avait promis une récompense de mille livres sterling.