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— A celui qui retrouvera le vieillard ? demanda Fandorine. C’est généreux.

— Pas le vieillard, la serviette ! dit le majordome avec un soupir. C’est à cause de la serviette qu’ils sont devenus fous. Voyez, monsieur, le vieux gentleman a réussi non seulement à se détacher de son fauteuil, mais aussi, par je ne sais quel miracle, à trouver la clé du secrétaire dans le cabinet de lord Daniel. D’ailleurs, ce n’est pas si étonnant : il connaît toutes les cachettes de la maison. Dans ce secrétaire, au côté de l’argent, des papiers de valeur et autres documents importants, se trouvait une serviette en maroquin qui contenait le testament de lord Berkeley et, surtout, le bijou familial des Berkeley, la rivière de diamants appelée « Voie lactée ». Le grand-père de notre lord, le premier comte Berkeley, l’a rapportée d’Inde. Elle est toujours gardée sous clé, on ne la sort que pour le mariage du fils aîné. Moi, j’ai pu la voir deux fois dans ma vie : en 1841 au cou de lady Berkeley et en 1870 lorsque lord Daniel s’est marié. Il est difficile d’évaluer cette relique, mais au moment de la crise ferroviaire, comme nous avions des ennuis financiers, la banque Barclays offrait cent mille livres pour prendre en dépôt ce bijou. Naturellement, nous avions refusé.

— Est-on sûr que c’est le vieillard qui a la serviette ? demanda Eraste Pétrovitch. Et si…

— C’est sûr, c’est sûr ! s’écria le majordome.

Le seul fait qu’il se fût permis d’interrompre son interlocuteur témoignait déjà de l’extrême émotion dans laquelle il se trouvait. Le fils de l’épicier avait remarqué que lord Berkeley serrait un « sac gris-roux » sous le bras. Ce petit ignorant désignait ainsi la vieille serviette en maroquin.

Mlle Palmer plissa les yeux d’un air méditatif, puis s’enquit :

— Avez-vous rendu visite à cette femme, à Bath ?

— Bien sûr. C’est la première chose que j’ai faite ! J’y suis allé moi-même. Mais cela n’a rien donné. Déjà à l’époque ce n’était pas vraiment une lady, et aujourd’hui elle a encore grossi. Ses bras, on dirait des jambons.

— Elle a été grossière avec vous ? demanda Mlle Palmer en hochant la tête d’un air compatissant.

— Elle m’a jeté en bas de l’escalier ! Elle est forte comme un débardeur. Et le pire, c’est que Monsieur n’était pas chez elle. J’ai fait la tournée de ses voisins, et la police a cherché en vain des témoins sur le chemin de Bristol à Bath. Personne n’avait vu un vieillard en robe de chambre avec une serviette sous le bras.

Fandorine s’étonna :

— A ma connaissance, Bath est à une quinzaine de miles de Bristol. Un homme âgé qui ne quitte pas son fauteuil roulant pouvait-il aller si loin ?

— Ah, mais c’est la tête de Monsieur qui a flanché, ses jambes le portent bien. C’est pour cela qu’on l’attachait à son fauteuil, il est trop turbulent. En plus, on peut aller jusqu’à la gare en omnibus et, après, en train jusqu’à Bath.

— Et c’est donc sur cet itinéraire que la police a interrogé les témoins ? demanda Mlle Palmer d’un air de reproche.

— Bien sûr ! Il n’y a pas trente-six façons de se rendre à Bath.

— Mais en ce qui concerne lord Berkeley, c’est exclu, trancha-t-elle. Premièrement, il y a vingt-huit ans, lorsqu’il est sorti de chez lui pour la dernière fois, l’omnibus n’existait pas encore. Deuxièmement, il ne prenait jamais le train pour aller chez cette femme. Il s’y rendait à cheval ou en dog-cart : vous vous rappelez, il avait une charmante voiture à deux places laquée noir ? Dites à la police de le chercher sur la route quelque part entre Brislington et Caynsham ou encore au-delà de Saltford. Là-bas, il y a au bord de la route une grande quantité de buissons, de bosquets et de petits bois.

Le majordome se gratta le favori :

— Eh bien, j’ai l’habitude de me fier à votre intuition. Je m’en vais donner un télégramme à Dodd, l’inspecteur en chef. Cependant, croyez-moi : nous ne reverrons plus le vieux comte vivant. Le malheureux gît quelque part la gorge tranchée. Quant à la rivière de diamants, elle réapparaîtra un jour ou l’autre chez un receleur. Ou, bien pire : on risque de la défaire pour vendre les pierres au détail. Et ce sera la fin de la « Voie lactée ».

— Non, cela ne rime à rien, dit Mlle Palmer d’un air pensif une fois le majordome parti. La zone de recherches est trop vaste. Le temps que la police la passe au peigne fin, le pauvre Jeffrey attrapera une pneumonie : les nuits sont froides et il n’a que sa robe de chambre sur le dos. Il est vrai qu’il ne m’a jamais aimée et, enfant, j’ai eu à souffrir de ses offenses…

Elle semblait hésiter.

— Il faudrait que je traverse le jardin et, là-bas, il y a cette horrible bête… Encore que Mlle Flame soit peut-être bien pire qu’un léopard. Et si elle me jette en bas de l’escalier ? D’un autre côté, je suis tellement redevable au père de Jeffrey… Et cela fait si longtemps que je n’ai pas pris le train… Que me conseillez-vous, monsieur Fandorine ?

— Avant que je me permette de d-donner des conseils, je voudrais préciser certaines choses. Si je comprends bien, Mlle Flame et « cette femme » mentionnée tout à l’heure sont une seule et même personne ? Une ancienne maîtresse de lord Berkeley ou quelque chose dans ce genre ? Et elle vit à Bath.

— Exactement. L’histoire est parfaitement triviale, à l’exception du finale. Prenez une tasse de thé et mangez un cracker pendant que je vous parle de la femme de Bath. Ce sera bref.

Eraste Pétrovitch refusa poliment les biscuits, remua son thé avec une petite cuillère et s’apprêta à écouter.

— Il est arrivé à Jeffrey ce qui arrive fréquemment aux quinquagénaires qui ont mené une vie ennuyeuse et raisonnable. C’était un homme très à cheval sur les principes et en même temps assez grossier, qualités qui voisinent souvent chez les personnes jouissant d’une belle situation. Toujours sûr d’avoir raison, paroissien exemplaire, président d’une société de lutte contre la dégradation des mśurs, etc. Puis, un beau jour, il a eu une attaque, comme son père en son temps, mais plutôt bénigne, si bien qu’il s’est rétabli assez vite. Pourtant, il a changé. Je suppose que, pour la première fois, il s’était rendu compte qu’il était mortel et qu’il avait plus ou moins raté sa vie. Nous autres femmes, nous supportons généralement mieux ce genre de découvertes, fit remarquer Mlle Palmer avec un petit sourire triste. Il est vrai aussi qu’à cinquante ans nous avons bien moins de chances de « perdre la tête ». C’est exactement ce qui est arrivé à notre lord : il a perdu la tête, on ne le tenait plus.

— Le démon de midi, comme on dit chez nous, commenta Fandorine.

— Exactement. Une jeune fille en fleurs nommée Molly Flame se produisait dans un cirque à la station balnéaire de Bath : elle faisait des tours de magie, mettait sa tête dans la gueule du lion et, surtout, charmait le public en dansant merveilleusement sur une corde. Je ne l’ai pas vue moi-même, mais on m’a raconté que le succès de ce numéro tenait non pas tant aux « pas » raffinés qu’au pantalon moulant de la danseuse. (La vieille dame baissa les yeux chastement.) Pour aller vite, M. Berkeley, cette incarnation de la vertu, a perdu la tête. Au début, il essayait de sauver les apparences, mais, à la fin, il a dépassé toutes les limites : il la comblait de cadeaux et de fleurs, achetait toutes les places dans la salle afin de profiter seul du spectacle et ainsi de suite. Heureusement, à l’époque, lady Berkeley était encore en vie, sans quoi il aurait sans doute épousé sa saltimbanque. Mais il a trouvé mieux dans le genre scandaleux. Un beau jour, il a réuni les membres de sa famille pour déclarer qu’il aimait Mlle Flame plus que la vie et que, ne pouvant pas s’unir à elle dans l’existence terrestre, il désirait ne point être séparé d’elle après la mort. Vous imaginez la scène ! La pauvre lady a dû respirer les sels par quatre fois. Mais le pire, Jeffrey le réservait pour la fin. Le notaire a lu le testament selon lequel Mlle Flame devait être enterrée dans le caveau familial à côté du comte. Si les héritiers ne respectaient pas la volonté du défunt, tous les biens hormis ceux qui constituaient le majorat reviendraient au Fonds impérial des veuves et des orphelins. En plus des comptes personnels de lord Berkeley entrait dans cette catégorie la « Voie lactée », trésor principal de la famille.