Выбрать главу

— Je vous remercie. C’est très curieux.

Eraste Pétrovitch accepta qu’elle lui serve une deuxième tasse de thé mais fit signe de ne pas y ajouter de lait.

— Naturellement, un conseil de famille s’est réuni, en cachette du comte. Il ne paraissait guère possible de déclarer que le père de famille n’était plus en possession de ses moyens, ni de contester le testament, rédigé en bonne et due forme. Ils se sont rassurés en se disant que le lord était encore ingambe, qu’il finirait par reprendre ses esprits et par renoncer à son idée choquante. Mais c’était compter sans les plans de Jeffrey. Tandis que sa famille tenait conseil, il s’est rendu à Bath. On ne sait pas quelles étaient ses intentions, mais il ne fait aucun doute qu’il avait pris des décisions radicales. L’écervelé a été retrouvé dans la rue, près de l’appartement de Mlle Flame, avec un pistolet chargé dans sa poche.

— Que signifie « retrouvé » ?

— Il avait été terrassé par une deuxième crise bien plus forte que la précédente. C’était il y a vingt-huit ans. Depuis ce jour, Jeffrey n’a pas recouvré la raison. Avait-il eu le temps de se rendre chez Mlle Flame ou était-il tombé au seuil de sa maison ? On l’ignore. Elle-même n’en a pas parlé. Enfin, elle a refusé toute négociation avec la famille du malade, et en usant d’expressions fortes, à son habitude. Voilà donc toute l’histoire.

— Cela veut-il dire que le « testament choquant » reste en vigueur ?

— Bien sûr. N’étant plus « en possession de ses moyens », le testateur a perdu la possibilité de le modifier.

— Et ce document se trouvait, avec la rivière de diamants, dans la serviette en maroquin ? (Eraste Pétrovitch réfléchit.) Dans ce cas, il vaut mieux se rendre à Bath et essayer de faire parler Mlle Flame.

— Vous êtes de cet avis aussi ? demanda Mlle Palmer d’une voix éteinte. Si vous saviez comme cela me répugne ! Mais si nous ne faisions que ce qui nous fait plaisir et refusions de faire notre devoir, l’humanité en serait encore à se promener nue. Eh bien, je passerai devant le léopard et n’hésiterai même pas à mettre ma tête dans la gueule de « cette femme ».

La vieille dame frappa vigoureusement la table de sa petite main, mais sa voix tremblait légèrement et Fandorine dit :

— Permettez-moi de vous accompagner. Je me débrouillerai avec le léopard ; quant à Mlle Flame, il lui sera plus difficile de précipiter deux personnes en bas de l’escalier.

Sa proposition fut acceptée avec gratitude.

Devant l’une des plus vieilles gares anglaises se tenait une loterie de bienfaisance. Sous une banderole multicolore arborant l’inscription Aidez le Bien et Dieu vous récompensera ! Un lot de 500 livres à gagner !, on pouvait voir plusieurs corbeilles avec des billets.

Fandorine et sa dame observèrent un moment le commerce du Bien : il restait plus d’un quart d’heure avant le train et ils n’avaient rien à faire.

L’attention d’Eraste Pétrovitch fut attirée par un billet placé juste sous la vitre. Ce bout de carton qui était exactement comme les autres semblait pourtant spécial.

Le vendeur tourna la manivelle, le billet se déplaça, se perdit dans le tas, puis ressortit de l’autre côté. Fandorine eût juré que c’était le billet gagnant. Il en émanait une sorte de lueur.

Eraste Pétrovitch se détourna avec une grimace. Il n’allait tout de même pas profiter des śuvres de bienfaisance.

— J’hésite à dépenser un shilling, dit Mlle Palmer dans un soupir, sans cela j’aurais bien aimé apporter mon obole à l’śuvre du Bien, et par la même occasion, j’aurais tenté ma chance. Cinq cents livres ! Cela aurait résolu mes problèmes d’un coup…

— Je pense que faire le Bien en jouant sur la cupidité et d’autres bas instincts est un sacrilège, dit Fandorine.

Il n’avait pas complètement surmonté la tentation. Lui-même n’aurait pas refusé cinq cents livres en ce moment.

— Je me permettrai de vous contredire, mon cher Eraste, dit sa compagne qui, déjà dans l’omnibus, avait demandé à son chevalier servant si elle pouvait l’appeler par son prénom. Le Bien doit apprendre à être une marchandise et à vivre selon les lois du marché. L’une des erreurs profondes de notre civilisation consiste à penser que l’avantage du Bien sur le Mal n’a plus besoin d’être prouvé. Satan n’est pas un disciple dévoyé de Dieu. Il s’agit de deux corporations égales en force et en droits. Je suis au monde depuis longtemps et je suis arrivée à la conclusion que le Bien perd sur tous les plans parce qu’il ne sait pas se présenter ou, si vous voulez, ne sait pas se vendre. Rien ne garantit la victoire de Dieu sur Satan, ni celle du Bien sur le Mal. Espérer en Dieu dans les moments difficiles est une position absolument irresponsable et infantile.

— Chez nous, on dit « Espère en Dieu, et débrouille-toi par toi-même », acquiesça Fandorine.

Mlle Palmer abonda dans son sens :

— Un peuple qui a inventé pareille maxime a un grand avenir devant lui. Pourquoi notre monde est-il si souvent horrible ? Pourquoi y a-t-il tant de crimes ? Parce que le Mal se vend bien mieux. L’homme vient au monde et, des deux côtés, on lui propose des marchandises au choix : tu peux être honnête ou escroc, fidèle en amour ou débauché, vivre selon les lois de la justice ou celles de la méchanceté. Satan sait attirer ses clients, il les convainc qu’il est bien plus avantageux d’être escroc et salaud et bien plus agréable d’être un débauché. Il faut que Dieu, lui, arrête de s’enorgueillir de sa bonne foi et qu’il se mette au commerce, à moins que notre sort lui soit absolument indifférent. Le gage de la victoire du Bien sur le Mal, c’est la publicité réussie, le joli emballage et les bonus pour les clients fidèles.

Fandorine rit et baisa la main de sa dame. Mlle Palmer lui inspirait une admiration sans bornes.

— Allons-y, il est temps.

Ils montèrent dans une voiture de seconde classe. Quarante minutes plus tard, ils étaient arrivés à Bath.

La maison où vivait l’ancienne passion de lord Berkeley se trouvait dans une impasse à peine éclairée par un unique lampadaire à gaz.

Après avoir regardé les murs aveugles des autres maisons, Mlle Palmer fit remarquer :

— A la place de M. Pursley, je ne ferais pas trop confiance aux voisins. Jeffrey aurait pu passer inaperçu, surtout s’il est arrivé avant l’aube, au crépuscule.

Elle hocha la tête, leva son parapluie – il pleuvinait – et avança courageusement en essayant de ne pas glisser sur le trottoir humide.

— A l’attaque !

Ainsi qu’il fallait s’y attendre d’après l’aspect extérieur du logis, Mlle Flame n’avait pas de domestiques. Ce fut elle-même qui leur ouvrit la porte.