Une femme de haute stature et forte, aux cheveux grisonnants dépeignés, se tenait sur le seuil, toisant les intrus d’un air menaçant. Derrière son dos, on voyait un escalier étroit et raide qui menait au premier étage.
— Que voulez-vous ? demanda-t-elle d’une voix grave.
Sans doute, jeune, avait-elle été ravissante : une de ces beautés plantureuses qui vous ravissent sur les toiles de Fragonard. Mais, avec les années, son charmant embonpoint avait pris des proportions imposantes tandis que le duvet sur sa lèvre supérieure, plutôt séduisant à l’époque, s’était mué en une vraie moustache. Il n’était pas difficile d’imaginer cette amazone aux épaules larges précipiter le pauvre M. Pursley en bas de l’escalier de ses mains puissantes. Le plus étonnant était qu’elle lui eût permis de monter.
— Ah, je sais ! s’écria-t-elle, les poings aux côtés. Vous venez encore pour ce crétin de Jeff ? On peut m’avoir une fois, mais pas deux ! « Deux mots en tête à tête au sujet d’une affaire importante qui vous concerne directement ! » C’est ce qu’il m’avait dit, ce vieil orang-outan avec des favoris. Vous pouvez toujours courir ! Ne me mêlez pas à vos sales histoires ! Allez au diable ! Je ne le répéterai pas deux fois !
On sentait bien que, chez cette femme, les paroles étaient suivies d’actions. Eraste Pétrovitch n’avait plus qu’à recourir à son énergie Ki, de même que dans le cas du léopard : il n’allait tout de même pas se battre avec une représentante du sexe faible.
Il la regarda fixement dans les yeux, essayant de concentrer toute sa force intérieure. Comme il s’agissait malgré tout d’une dame, il n’oublia pas de composer un léger sourire, après quoi il recourut à la persuasion verbale.
— Je suis absolument désolé de cette intrusion. Mais Mlle Palmer a fait un long voyage, elle est fatiguée et trempée par la pluie. Lui permettrez-vous de se reposer un peu avant que nous repartions ?
Soit l’énergie Ki avait joué son rôle, soit la maîtresse des lieux était moins féroce qu’elle n’en avait l’air, ou pour une autre raison encore, en tout cas Mlle Flame dit soudain, sans détourner le regard d’Eraste Pétrovitch :
— D’accord. Vous pouvez monter un instant. Je vous servirai un grog, mais n’espérez pas plus.
Et elle monta la première. Ses pas d’éléphant résonnèrent dans l’escalier.
Mlle Palmer, quant à elle, mit beaucoup plus de temps à monter. Probablement la vieille dame faisait-elle exprès de jouer les impotentes.
— Comme j’ai eu raison de vous emmener avec moi, dit-elle dans un souffle. Un brun aux yeux bleus ne laisse jamais indifférente une femme de ce genre.
Ils se retrouvèrent dans un petit salon. Mlle Flame n’y était pas : sans doute était-elle allée préparer le grog. Les visiteurs eurent le temps d’examiner les lieux. Les murs de la pièce étaient couverts de vieilles affiches représentant Mlle Flame dans divers spectacles : elle montait à cheval, marchait sur une corde, mettait sa tête dans la gueule d’un lion et même s’envolait, propulsée par un canon. Il y avait là également un portrait peint à l’huile, très mauvais, mais expressif, qui rappelait bien davantage Rubens que Fragonard. En tout cas, Mlle Flame y était représentée en Bethsabée. Ses formes opulentes, peut-être un peu exagérées par l’artiste, étaient impressionnantes.
— Voilà comment était donc l’amour fatal du pauvre Jeffrey, fit remarquer Mlle Palmer en considérant la toile. Eh bien, elle a changé. A présent, on devrait plutôt parler d’un vieil amour, « old Flame ».
Ce calembour fit sourire Fandorine.
La maîtresse de maison revint. Elle apportait un carafon de grog et trois petits verres. Elle avait eu le temps de se pomponner : on voyait bien qu’elle s’y connaissait en déguisements express. A présent, elle portait une vaste cape brodée de fils d’or ; un turban de soie aux couleurs chatoyantes ornait sa tête.
— Molly Flame, c’est votre pseudonyme d’artiste ? demanda Eraste Pétrovitch, suivant la règle d’or de l’interrogatoire d’enquête : il fallait commencer par une question à laquelle la personne aurait du plaisir à répondre. C’est beau, ajouta-t-il.
— C’est moi qui l’ai trouvé, se vanta la dame en vidant son verre d’un trait pour le remplir aussitôt. Pendant dix-sept ans, mon nom était connu dans tout le Sud-Ouest, depuis Gloucester jusqu’à Weymouth et depuis Falmouth jusqu’à Salisbury ! N’était ce lion qui m’a mordue en 69… Avec des tours de magie, on ne va pas très loin.
— Comment « mordue ? » demanda Fandorine d’un air horrifié. Mon Dieu !
Elle s’approcha d’une affiche et montra le lion du doigt.
— C’est lui. Il s’appelait Chaka. Il fallait voir ses dents, on aurait dit des couteaux de boucher. C’était de ma faute : j’avais oublié de retirer une épingle à cheveux. Il s’était piqué. J’ai bien failli y laisser ma peau. Regardez.
La vieille artiste baissa la tête, releva son turban. De longs et profonds sillons marquaient son cou et sa nuque.
Eraste Pétrovitch sifflota, Mlle Palmer poussa des « Oh ! » et des « Ah ! », et une conversation à bâtons rompus s’engagea.
Au bout d’une heure ou une heure et demie, après leur avoir narré ses moments de gloire et apporté un troisième carafon de grog, elle en arriva à l’histoire de lord Berkeley, sans doute l’épisode le plus marquant de sa carrière de dompteuse de lions et de cśurs. Elle conta par le menu toutes les folies commises par le comte amoureux, puis aborda enfin ce jour fatal où le malheureux s’était écroulé sur son seuil, terrassé par une crise d’apoplexie.
— A la fin, il était devenu complètement fou. Il avait de ces idées ! Un jour il est venu me voir, ses yeux brillaient. « M’aimeras-tu jusqu’au tombeau ? » Et moi : « Naturellement. » Pouvais-je dire autre chose, alors que ses lèvres tremblaient et qu’il avait les larmes aux yeux ? « J’ai pensé à tout. On ne nous séparera jamais. Nous reposerons côte à côte, comme Roméo et Juliette. » Et de me raconter des histoires à dormir debout à propos de son testament et de la Voie lactée. Bref, il délirait, quoi. Sur ce, il a sorti un pistolet ! Je vous le jure ! J’ai eu les jetons ! « N’aie pas peur, qu’il me dit. Je sais que les femmes craignent les coups de feu. Le pistolet, c’est pour moi, toi, je t’ai préparé du poison. » Et en effet, il m’a donné une fiole. Bon, je ne me suis pas laissé impressionner plus que ça, j’ai toujours été une fille maligne. Il ne sert à rien de discuter avec un fou. « D’accord, je vais le boire, ton poison. Mais toi, tu ne peux pas te tuer. Les testaments des suicidés sont automatiquement annulés. » C’était un ami juriste qui me l’avait dit il y a longtemps, j’y ai pensé à ce moment-là. Je lui ai pris son poison, je l’ai bu d’un coup et paf ! j’ai jeté la fiole contre la cheminée, elle a volé en mille éclats.
— Comment, vous l’avez bu ? s’écria Mlle Palmer en portant une main à son cśur.
— Comme ça, répondit l’artiste.
Elle prit un verre dans le buffet, y versa du grog et le vida d’un coup. Puis elle leur montra que tout le contenu du verre s’était déversé dans un tube transparent fixé sur le côté et caché astucieusement dans sa manche.
— Un tour de passe-passe élémentaire. J’avais débuté avec des trucs de ce genre à l’âge de quinze ans, je n’étais alors qu’une gamine idiote. Bref, j’ai bu le poison, j’ai chancelé, les larmes ont jailli de mes yeux. J’avais un talent, vous n’avez pas idée ! Une fois, Sarah Bernhardt elle-même est venue à un de mes spectacles : elle s’est levée pour applaudir ! Je vous le jure ! C’était quand je me produisais dans l’attraction « L’étoile du sérail »…
— Et lord Berkeley, alors ? demanda Mlle Palmer prudemment, pour lui faire reprendre le fil de la conversation.