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— Du capitaine, bien évidemment.

Mlle Palmer versa du thé à Fandorine.

— Je le soupçonnais depuis le début. Venir pour l’anniversaire de son père sans escompter quelque gain ? Cela ne ressemblait pas du tout à Tobias. En plus, il avait perdu une grosse somme au jeu, il est criblé de dettes.

On entendit un petit tintement fin et régulier : la cuillère dans la main du majordome heurtait la tasse.

— Le respecté lord Linn aurait dépouillé sa propre famille ? Mais c’est tout simplement impossible !

— Pourquoi donc ? (Mlle Palmer prit la cuillère de la main du majordome et la posa sur la nappe.) Il savait certainement où se trouvait la clé du secrétaire. Il a sorti la serviette, caché la rivière de diamants. Puis il s’est débarrassé du domestique, a détaché son père du fauteuil et l’a conduit dans le jardin. Il a dû lui susurrer quelque chose comme « Molly vous attend », et le malheureux est allé au rendez-vous. Il n’a sans doute pas été difficile de fourrer la serviette sous le bras du vieux, qui était habitué à la porter du temps où il travaillait à la banque.

— Non ! Vous vous trompez ! s’écria M. Pursley, qui bondit, renversant presque sa chaise. Je vous donne toujours raison, mais là, vous êtes dans l’erreur ! Si l’un des membres de la famille avait réellement participé à cet enlèvement, il aurait pris soin de faire disparaître, en premier lieu, le testament honteux ! Or le testament est là !

— Ne cassez pas mes meubles, Piter. Des chaises comme ça, on n’en fait plus de nos jours. A quoi servait de détruire le testament, puisqu’une copie a été déposée chez le notaire ?

Le majordome s’affaissa lourdement sur la chaise, on aurait dit un ballon dégonflé.

— Mon Dieu, quelle époque… dit-il sourdement. Le monde a vu toutes sortes de choses, mais voler la relique familiale en rejetant la faute sur son père ? Où va l’Angleterre ? Le pire, c’est que ce crime restera impuni. Où chercher la « Voie lactée » à présent ? Tobias Linn ne le dira certainement pas…

Mlle Palmer caressa le bras de son vieil ami.

— Ne désespérez pas. On retrouvera le collier. Le capitaine ne s’est pas absenté, depuis hier, n’est-ce pas ? Je suis persuadée que la « Voie lactée » se trouve dans le seul endroit où personne n’oserait mettre son nez à l’exception de Tobias lui-même.

Elle se tourna vers Fandorine, qui grignotait un biscuit avec appétit. Chose étrange, il commençait à apprécier ces morceaux de pâte trop cuite.

— Cher Eraste, je crains que cette tâche ne soit au-dessus de mes forces. Il faut le courage de Lancelot et la force d’Hercule.

— Je n’ai eu besoin ni de l’un ni de l’autre, répondit Fandorine en s’essuyant la bouche avec une serviette. Il m’a suffi de gratter Scalpeur derrière l’oreille et il m’a gentiment p-permis de lui retirer son collier. Vous avez parfaitement raison. La rivière de diamants se trouvait à l’intérieur.

Il sortit de sa poche intérieure le bijou qui brillait d’étincelles irisées et le posa sur la table.

— J’ai rendu visite à mon ami à mon retour de la guérite.

A l’ombre de la théière, loin de la lumière de la lampe, le collier faisait piètre impression. Les pierres ne brillaient pas, ne chatoyaient pas. Elles ressemblaient à des bouts de verre facettés.

— Dites-leur que vous venez de la découvrir dans l’herbe près de la tonnelle de fonte, conseilla Fandorine en poussant la parure vers le majordome. Elle a dû tomber de la serviette au moment où lord Berkeley avait pris la fuite. D’ailleurs, on ne vous posera aucune question : la famille sera trop heureuse de l’avoir retrouvée. A l’exception du capitaine, bien sûr, qui va croire qu’il n’avait pas bien refermé le collier du fauve. Cependant, il se fait tard. Mlle Palmer doit être épuisée. Moi aussi, je ferais bien un petit somme…

Le lendemain, tandis que Mlle Palmer et son locataire déjeunaient – un peu plus tard que d’ordinaire –, le majordome vint en visite officielle : il portait sa livrée des grands jours, le bicorne et des gants blancs.

— Tout s’est passé exactement comme vous l’avez prédit, monsieur. Tobias Linn a exprimé son bonheur plus fort que les autres ! On a déclaré que j’avais sauvé l’honneur de la famille – ce que je ne mérite absolument pas – et on m’a offert ce chèque de mille livres sterling que je remets à mon tour à celle… ou plutôt à celui… Bref, à ceux auxquels il revient de plein droit. Le porteur du chèque pourra toucher la somme.

Il s’inclina et posa sur la table une étroite bande de papier avec des filigranes.

— La récompense revient à Mlle Palmer sans aucun doute, dit Eraste Pétrovitch en fronçant les sourcils. C’est elle qui a trouvé la clé de l’énigme, je n’ai été qu’un exécutant.

Il apparut alors que la vieille dame était parfaitement capable de se fâcher.

— Quelles bêtises ! s’écria-t-elle en devenant toute rouge. C’est vous qui avez réussi à faire parler Mlle Flame. Et pour le caveau de famille, vous avez trouvé la solution en même temps que moi. En ce qui concerne le collier, vous l’avez récupéré avant même que je ne formule ma version ! Si vous voulez m’offenser en me faisant l’aumône, eh bien sachez que j’ai vécu toute ma vie en ne comptant que sur moi-même, et que je ne l’ai jamais regretté !

Ils se regardaient droit dans les yeux et on voyait bien qu’aucun des deux ne céderait.

— Il arrive que des personnes intelligentes soient bien pires que les gens simples. Il leur faut alors un simplet comme moi pour les aider, intervint M. Pursley. Partagez cet argent et n’en parlons plus. Cinq cents livres vous suffiront, mademoiselle Palmer, pour acheter une maison au bord de la mer. Et vous, monsieur, ne faites pas le fier : vous les avez gagnées honnêtement.

— « Parfois, les personnes intelligentes sont bien pis que les gens simples. Il leur faut alors un simplet pour les aider ! » répéta Mlle Palmer avec étonnement. Quelle banalité merveilleuse ! Je la retiens.

Fandorine s’étonna aussi, pour une autre raison. Cinq cents livres sterling ! C’était presque le salaire annuel qu’il touchait au service de l’Etat. Une somme importante, qu’il avait gagnée sans se donner beaucoup de peine. Ainsi donc, la déduction pouvait devenir un gagne-pain ?

1- En français dans le texte.

2- « La brebis galeuse de la famille ».

3- En anglais dans le texte : « Là-bas, elle m’attend sous l’ourse. »

AVANT LA FIN DU MONDE

Cette nouvelle est dédiée

à Umberto Eco

A propos de rêves

Les gens courageux font souvent des cauchemars. Si à l’état de veille ils ont l’habitude de refouler leur peur grâce à un effort de volonté, la nuit, lorsqu’ils relâchent le contrôle, les sous-sols verrouillés de leur mémoire laissent échapper des visions si effroyables que ces téméraires se réveillent ruisselants de sueurs froides.

Fandorine avait trois cauchemars récurrents qui le hantaient d’année en année : une main arrachée avec une alliance au doigt ; un visage de jeune fille coupé en deux, la première moitié blanche, angélique, la seconde noire, diabolique ; enfin, un troisième, apparu plus tard, sans doute le plus terrible.

C’était chaque fois la même chose : d’abord, un voile laiteux trouble, tempête de neige ou brume épaisse. Ensuite, une surface tachetée transparaissait sous ce fond blanc, se transformant peu à peu en une pièce d’étoffe grossière. A chaque instant la visibilité devenait meilleure, comme si une main tournait l’objectif pour régler la netteté de l’image.

Sur un bout de toile écrue dont il percevait chaque fibre se trouvait un bébé soigneusement langé. Son visage poupin était calme et détendu. Le soleil éclairait ses traits insouciants, ses cils fermés étaient teintés d’or. Un joli cristal de neige duveteux reposait sur le bout retroussé de son nez, et ne fondait pas. Eraste Pétrovitch tendait la main pour le faire partir et c’est alors qu’un énorme ver gras sortait de la narine minuscule…