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Il s’éveillait en sursaut, ses doigts tremblants cherchant et ne trouvant pas les allumettes sur sa table de chevet.

Fandorine s’asseyait sur son lit, allumait un cigare et chassait Ephialtès, le démon des mauvais rêves, en recourant à l’unique méthode efficace : il s’obligeait à se remémorer tout ce qui s’était réellement passé.

Il regardait le bout de son cigare rougeoyer dans le noir et, à la place du point lumineux, apparaissaient une rivière toute blanche bordée de forêts argentées, une terre noire gelée sous laquelle retentissait un doux chśur d’anges…

C’est seulement au petit matin qu’il parvenait à se calmer, à s’endormir. Pas toujours, d’ailleurs.

Bon anniversaire, monsieur Kouznetsov

Au début, tout allait bien, c’en était même ennuyeux. Eraste Pétrovitch avait fêté ses quarante et un ans dans la solitude la plus absolue. Assis dans le compartiment d’un train rapide, il regardait par la fenêtre. Dehors, il n’y avait rien : une absence totale de paysage, un champ blanc nu et un ciel de la même couleur. La Russie, janvier. On pouvait peindre tout ce qu’on voulait sur cette toile : la tempête de neige finirait par tout effacer.

Fandorine était tout seul car, selon une règle russe stupide, qu’il avait eu le temps d’oublier durant ses années de vie à l’étranger, les domestiques n’avaient pas le droit de voyager en première classe. Il aurait dû dire en achetant son billet que Massa était non pas son valet, mais par exemple un vicomte japonais ! Il se serait moins ennuyé. C’était sa maudite honnêteté qui l’avait perdu, une séquelle de son passage aux Etats-Unis, dont il avait du mal à se débarrasser. C’était d’autant plus ridicule qu’il voyageait sous une fausse identité, celle d’Eraste Kouznetsov, marchand ».

Pauvre Massa, ballotté sur une banquette dure avec des compagnons de route qui écarquillaient les yeux devant sa physionomie asiatique en lui posant des questions sur la vie en Chine, car le Japon, ils n’en avaient jamais entendu parler.

Eraste Pétrovitch sortit un mouchoir en soie représentant deux lutteurs de sumo qui se choquaient avec leurs gros ventres. Le matin, Massa avait offert cet objet magnifique à son maître, en s’inclinant devant lui. Dieu seul savait où il l’avait trouvé et combien de temps il l’avait gardé en attendant la grande occasion.

Le deuxième cadeau, un voyage dans son pays natal, Fandorine se l’était offert lui-même. Levant son verre, il le fit tinter contre la vitre, trinquant avec le paysage d’hiver. Ce faisant, il dit :

— Bon anniversaire, monsieur Kouznetsov.

Il avait choisi ce nom russe parmi les plus répandus pour ne pas se faire remarquer. Il avait également veillé à ce que son apparence réponde à la moyenne statistique, toujours pour passer inaperçu mais aussi parce que son voyage était justement consacré à la science des statistiques. Mais expliquons d’abord sa discrétion, les statistiques viendront ensuite.

La dernière visite du conseiller d’Etat à la retraite au pays de sa naissance, en mai de l’année précédente, avait achevé de gâcher ses relations avec les autorités moscovites. Au point que l’on avait envoyé aux policiers de tous les coins de l’empire la description du fonctionnaire en disgrâce. Non pas pour l’arrêter, car il n’y avait à cela aucune raison légale, mais pour le surveiller en douce. Défenseur acharné de la vie privée, Fandorine était révolté par l’idée même de filature et, qui plus est, tout le monde connaît les coups tordus dont est capable le pouvoir en Russie lorsqu’il se sent offensé. De la surveillance à l’arrestation, le pas est vite franchi.

C’est pourquoi le visiteur non désiré avait changé sa tenue vestimentaire, remplaçant la redingote par une chemise russe, coiffant une casquette au lieu d’un chapeau ou d’un képi, chaussant des bottes en forme de bouteilles. Il s’était fait pousser la barbe, ce qui rendait son visage moins repérable, masquant son signe particulier le plus frappant : ses tempes blanches. Il était apparu que, si la moustache d’Eraste Pétrovitch était toujours d’un noir de jais, sa barbe grisonnait fortement. Il n’était pas facile de reconnaître le dandy Fandorine dans le barbu vieillissant Kouznetsov.

Sans doute, après ses aventures moscovites de l’année dernière, il eût été bien plus raisonnable de ne pas se montrer dans sa ville natale pendant une année ou deux. Mais Fandorine refusait tout compromis de ce genre. Il considérait qu’il avait autant le droit de se déplacer partout en Russie que le grand-duc ou l’empereur lui-même. Si les circonstances, ou, comme aujourd’hui, l’intérêt scientifique, exigeaient sa présence dans sa patrie, ces augustes personnes n’avaient rien à dire. Qu’elles portassent la couronne n’y changeait rien. Les souverains avaient plus de devoirs que les autres. Lorsqu’on vit dans un palais, qu’on mange dans de la vaisselle d’or et qu’on est servi par l’empire tout entier, on doit reconnaître ses responsabilités. Hélas, il y avait peu de chances que notre Russie ait un jour un souverain capable d’admettre que le pouvoir est un chemin de croix et la couronne, une couronne d’épines.

Des idées de ce genre traversaient souvent l’esprit d’Eraste Pétrovitch et, chaque fois, elles avaient sur lui un effet démoralisant. Ceux de ses compatriotes qui pensaient comme lui voulaient la révolution et se disaient socialistes. Fandorine, lui, ne croyait pas aux vertus de la révolution, et il ressentait un dégoût insurmontable pour toutes les théories qui spéculaient sur les concepts de « peuple », de « nation », de « classe » et de « masses ». Quelle idée : classer les gens selon tel ou tel critère extérieur ! Réduire l’homme, ce sommet de la création, fait à l’image de Dieu, un univers en soi, à une fonction sociale, au rôle d’une fourmi dans une fourmilière !

Et c’est pour cela qu’à présent, un dénommé Eraste Pétrovitch Kouznetsov, brebis galeuse, parcourait la vaste plaine russe, regardait le paysage blanc, plus maussade de kilomètre en kilomètre, et se rongeait les sangs tout à fait à la russe et pas du tout comme un Américain.

Un Américain essayait toujours de trouver une raison d’être optimiste, surtout le jour de son anniversaire.

Peut-être pourrait-il se distraire en lisant ?

Fandorine ouvrit le livre qu’il avait emporté avec lui : La Sonate à Kreutzer. Mais bientôt, il le reposa. La direction qu’avait prise depuis quelques années le génie de Tolstoï l’agaçait prodigieusement.

Il y avait une étagère sur laquelle se trouvaient quelques volumes prévus pour les voyageurs de première classe. Des lectures pieuses et édifiantes, car cet itinéraire était généralement choisi par les pèlerins qui se rendaient dans les lieux saints du Nord. L’attention du passager mélancolique fut attirée par une brochure, « Noms et fêtes », où il trouva de brèves vies de saints avec les jours de leur commémoration et des commentaires amusants à propos de noms chrétiens. Une lecture parfaite pour un jour d’anniversaire.

Aussi étrange que cela puisse paraître, Fandorine n’avait jamais cherché à savoir en l’honneur de quel saint on l’avait affublé d’un prénom aussi peu courant. Il se mit à lire, allant d’étonnement en étonnement.

Saint Eraste avait vécu au Ier siècle de notre ère et fait partie des soixante-dix apôtres appelés par Jésus pour servir Dieu, au côté des douze premiers. Il n’était pas juif mais grec, ce qui était assez exotique pour cette première période du christianisme. Il provenait d’une famille noble et occupait un poste important à Corinthe. Cependant, répondant à l’appel de son cśur, il avait tout abandonné pour suivre saint Paul, allant avec lui de ville en ville. Il était ensuite devenu évêque en Palestine ou en Macédoine. On ne connaissait pratiquement rien de la vie de ce personnage presque mythique de l’Antiquité. Selon une des versions, palestinienne, Eraste avait vécu très longtemps et s’était éteint paisiblement. Selon une autre, macédonienne, il avait ceint la couronne du martyr à l’époque des persécutions sous Néron.