Fandorine donna d’abord sa prédilection au finale palestinien. Mais, à la réflexion… Il reposa le livre, haussa les épaules : après tout, chacune des deux variantes avait ses avantages.
Voici ce qu’il put lire au sujet de son nom : en grec, erastos signifie « bien-aimé ». Il y avait deux types d’Eraste : ceux d’hiver et ceux d’été, selon leur date de naissance. Les premiers avaient le caractère inquiet et indépendant, n’espéraient qu’en eux-mêmes et s’engageaient dans des sentiers rocailleux. Les seconds étaient souvent de bonne humeur, ne prenaient rien à cśur, leur existence était insouciante et agréable.
Fandorine envia ses homonymes nés l’été et réfléchit encore un peu à son prénom.
Il était peu probable que son père l’eût appelé ainsi en l’honneur d’Eraste de Corinthe. Son défunt géniteur était loin d’être pieux et ne respectait pas les traditions de l’Eglise. Plus vraisemblablement l’avait-il prénommé de la sorte par chagrin, ne pardonnant pas à son fils d’avoir causé la mort de sa mère, qui avait succombé à la fièvre puerpérale. La malheureuse s’appelait Lise, comme l’héroïne du livre de Karamzine, et le veuf inconsolable avait donné à son fils le prénom d’Eraste, personnage qui, dans Pauvre Lise, causait la perte de la jeune femme. Cela revenait à le maudire : vingt ans plus tard, l’ombre cruelle de la nouvelle de Karamzine allait s’abattre sur le jeune Fandorine une fois de plus. Sa femme s’appellerait Lise et mourrait, elle aussi, par sa faute…
Le train avait fini de traverser la plaine et s’était engagé dans une forêt de sapins. La nuit tombait, mais Fandorine était toujours très loin d’un optimisme à l’américaine.
Il mobilisa alors toute sa volonté pour chasser la mélancolie. Il s’interdit d’évoquer l’avenir incertain de sa patrie et ses chers disparus, obligeant sa pensée à s’élever vers les sommets étincelants du Progrès. Fandorine était convaincu que la Russie ne pourrait être sauvée que grâce à l’avancée rapide de la science et à une prompte évolution sociale. C’était son seul espoir.
Il commença à faire le plan détaillé de son expédition, ce qui eut pour effet de lui remonter immédiatement le moral.
CCS : un champion
Le but de son voyage était directement lié à la question des statistiques, la reine des sciences humaines. Depuis quelque temps, Fandorine se passionnait pour cette sphère du savoir.
Alors qu’il était en mission à New York, il avait fait un tour, par pure curiosité, au congrès de la Société internationale de statistique qui se déroulait sous la devise : « Statistics, the Champion of Progress ». Et comme par un fait exprès, ce jour-là, un conférencier de Saint-Pétersbourg, un dénommé Troïnitski, conseiller secret, y faisait justement son exposé. Son Excellence avait parlé du recensement de la population qui se préparait en Russie, le premier de toute l’histoire russe. Le sujet de sa communication était extrêmement intéressant, l’ampleur et les difficultés de la tâche étaient à peine imaginables. Eraste Pétrovitch avait écouté son exposé jusqu’au bout, était intervenu dans la discussion et avait jugé utile de se présenter ensuite au conférencier.
Cet homme lui avait fait une forte impression. Il ne ressemblait pas du tout à une Excellence russe ordinaire : il n’y avait pas de végétation abondante sur son visage, aucune morgue dans ses manières, pas de grandiloquence dans ses propos. Il était énergique, moderne, laconique. Même sur sa carte de visite il n’y avait pas un mot de trop. Son grade de général n’y figurait pas, comme s’il s’agissait d’une chose superflue, seule sa fonction y était inscrite : Directeur du CCS (Comité central aux statistiques). Fandorine avait même pensé : Si on utilise des abréviations chez nous, c’est que la Russie entre dans le XXe siècle, où la rapidité et la précision seront les qualités les plus appréciées.
Eraste Pétrovitch avait retiré de l’exposé et de sa conversation avec le conseiller secret un grand nombre de renseignements passionnants.
Le recensement de tous les sujets de l’empire (cent millions d’âmes selon des calculs très approximatifs) serait réalisé en une seule journée, le 28 janvier 1897. Pour mener à bien cette tâche titanesque, les recenseurs devraient préalablement visiter chaque maison afin de préparer des listes et d’expliquer à la population le sens de cette démarche. Cent trente-cinq mille personnes, statisticiens et aides bénévoles, recrutés parmi les intellectuels, les paysans sachant lire et écrire, les militaires retraités et le clergé prendraient part à ce travail préliminaire qui s’étendrait sur plusieurs semaines.
Ensuite, en l’espace de vingt-quatre heures, les listes de recensement seraient remplies et envoyées au CCS. Ce champion du progrès traiterait les données selon les méthodes de calcul les plus récentes. Les tabulateurs Hollerith mis au point par les Américains permettraient de trier et de classer les renseignements concernant les cent millions de personnes selon les différentes rubriques de l’enquête : confession, sexe, âge, situation familiale, métier, etc.
Il était facile de croire dans ce triomphe du progrès en étant à New York au quinzième étage de Bowling Green, le gratte-ciel où se tenait ce congrès de savants, mais à peine Eraste Pétrovitch fermait-il les yeux pour ressusciter dans son souvenir les vastes plaines de sa patrie et les visages renfrognés de ses habitants qu’il se mettait à douter. N’était-ce pas de la poudre aux yeux ?
Il avait écrit à un de ses vieux amis pétersbourgeois qui, de par son travail, était au courant de tous les grands projets de l’Etat, pour lui demander son avis. La réponse avait été plutôt sceptique : oui, d’importants subsides avaient été alloués à ce projet. Le travail avait commencé et avançait à grands pas, mais les perspectives semblaient incertaines. Par exemple, on ne voyait pas bien comment recenser les habitants des villages du Caucase, peuplés à moitié de bandits, ou les nomades de l’Asie centrale, ou encore les schismatiques d’outre-Volga et de Sterjenets qui interprétaient chaque initiative du pouvoir comme la fin du monde et l’avènement de l’Antéchrist.
Après avoir lu ces remarques sur les schismatiques, Fandorine s’était décidé une bonne fois pour toutes à se rendre dans le nord de la Russie. Il avait envie d’observer de ses propres yeux le heurt entre le XXe et le XVIIe siècle, il voulait voir cette Russie d’avant Pierre le Grand entrer sur les cartes perforées.
La civilisation américaine avait donné au monde une autre grande invention : le tourisme culturel. Armés de vouchers inventés par Cook, d’un guide de voyage, d’une baignoire en caoutchouc et de pastilles désinfectantes, les Yankees téméraires prenaient d’assaut les contreforts des Andes ou du Kilimandjaro et les déserts australiens. Le touriste Eraste Kouznetsov avait choisi un itinéraire non moins exotique, mais bien plus confortable : en train, il se rendrait de Saint-Pétersbourg à Iaroslavl, puis à Vologda et de là, en traîneau, enveloppé dans une peau d’ours douillette, par une route des postes bien dégagée, jusqu’à Sterjenets, chef-lieu de district. De là, il prendrait la direction que lui indiquerait le président de la commission statistique locale, pour lequel le voyageur avait une lettre de recommandation.
Le don Quichotte de Sterjenets