Il n’eut pas besoin de présenter sa lettre de recommandation (très circonstanciée, émanant justement de l’ami qui était « au courant des grands projets de l’Etat »). Le principal statisticien du district fut si heureux de recevoir un homme venu de la capitale qu’il n’y jeta même pas un coup d’śil.
Aloïs Stépanovitch Kokhanovski était lui-même de Pétersbourg. C’est pour obéir à l’appel de son cśur qu’il était venu s’enterrer dans ce trou perdu un an auparavant. Très jeune, il citait sans arrêt des poèmes de Nekrassov, ce chantre de la Russie paysanne, et pensait que les assemblées rurales allaient révolutionner la Russie.
La ville de Sterjenets était toute petite, en fait pas une vraie ville, plutôt un bourg moyen. Il n’y avait pas un seul bâtiment en pierre, même l’église était en bois.
En écoutant cet enthousiaste vanter les vertus proprement révolutionnaires du recensement, Eraste Pétrovitch se persuada que dans son Massachusetts il avait complètement perdu le fil de la vie russe et que l’image qu’il avait de son pays natal devait changer.
— Le recensement, c’est un premier pas vers la civilisation non pas pour une couche de la société, mais pour toute la masse du peuple ! disait le statisticien avec passion en agitant sa cuillère à thé. La Russie offre des possibilités immenses, illimitées. Qui ne craint pas le travail peut y réaliser des choses grandioses ! Dans quel autre pays aurait-on confié une tâche de cette envergure à un jeune de mon âge ? Notre district est plus vaste que la Belgique. Si on le mesure d’un bout à l’autre, ça fait cinq cents kilomètres. Et, comme on dit, les yeux ont peur, mais les mains agissent. Nous recenserons bien tout le monde ! Les paysans, les païens, les moines dans leurs couvents ! Chaque petit bonhomme, soyez tranquille. Bien sûr, les espaces sont immenses et les routes affreuses, mais si on s’y prend intelligemment, on y arrivera. Tous les villages se trouvent au bord de rivières, ce qui est très astucieux, croyez-moi. L’été, on peut y accéder en barque et, l’hiver, c’est encore plus simple : on y va en traîneau, ça roule tout seul !
Fandorine fut heureux d’observer cet enthousiaste et sa jeune épouse qui buvait ses paroles. Il finit même par admirer son physique : ce grand escogriffe avec sa barbiche pointue ressemblait à s’y méprendre à don Alonso Quijada, à ceci près qu’il portait un pince-nez.
— Et les vieux-croyants ? demanda Eraste Pétrovitch. N’y aura-t-il pas de p-problèmes avec eux ?
— Si, bien sûr, répondit l’hidalgo de Sterjenets, légèrement dégrisé. C’est une difficulté réelle. Demain, je compte prendre la Vyga – c’est une rivière qui se jette dans la mer Blanche non loin d’Oust-Vyjsk. Je ne la descendrai pas, je la remonterai. Tous nos schismatiques vivent là-bas… J’y suis déjà allé en décembre, sans grand succès, il faut que j’y retourne.
Il tritura sa barbiche d’un air dépité, mais il n’était visiblement pas de ceux qui se laissent facilement abattre.
— Ah, vous auriez vu les gens là-bas ! Ils ont un cśur d’or ! Comme dans le poème de Nekrassov : « Cśur libre, sauvé malgré l’esclavage, de l’or, de l’or pur : le cśur du peuple ! » Des personnages du folklore, tous des preux légendaires. (Kokhanovski sourit d’un air embarrassé.) Il est vrai que pour eux, je suis le Dragon qu’ils doivent combattre. Là-bas, je n’ai pas réussi à recruter un seul recenseur. Mais cette fois-ci, j’ai tout prévu, vous verrez par vous-même. Vous m’avez bien dit que vous souhaitiez m’accompagner, n’est-ce pas ?
— Si vous me le permettez, répondit Fandorine. Avec mon serviteur. Il ne vous gênera pas, bien au contraire.
— Mais naturellement, je serai très heureux. J’aurais bien pris aussi ma petite Sonia, elle en rêve, ajouta le statisticien en regardant sa femme avec tendresse. Mais les schismatiques ne l’apprécieront pas.
Son propos se passait de commentaire : il allait de soi que la petite Sonia aux cheveux courts, avec des lunettes, qui fumait cigarette sur cigarette, n’aurait pas été bien accueillie par les vieux-croyants.
— Qu’est-ce qui vous fait espérer que votre deuxième voyage se passera mieux ? demanda Fandorine.
— Deux raisons, absolument infaillibles, déclara Aloïs Stépanovitch, tout fier. Premièrement, l’administration du chef-lieu du gouvernement m’a remis des cartables à distribuer aux recenseurs. Ils sont bon marché, en percaline, mais pour un paysan, c’est quelque chose ! Deuxièmement, j’aurai avec moi un homme qui sait parler aux paysans. Il s’agit de Léon Sokratovitch Kryjov, un relégué. Il a été nommé provisoirement adjoint du président de la commission statistique. Une personnalité extraordinaire, merveilleuse !
Sur la rivière
La personnalité extraordinaire de M. Kryjov se voyait tout de suite : à son mâle visage tanné par le vent, à ses yeux tranquilles, à l’adresse avec laquelle il dirigeait comme si de rien n’était les deux attelages, celui de devant, où il était assis lui-même et celui de derrière où s’était installé Kokhanovski avec ses cartables, ses encriers, ses listes de recensement et autre paperasserie. Le statisticien n’avait pas réussi à maîtriser sa jument alezane rétive et, au deuxième kilomètre, Kryjov lui avait pris les rênes pour les attacher à l’arrière de son traîneau. La jument s’était aussitôt calmée et s’était mise à trotter tranquillement sans même tendre les rênes. Les animaux sentent avec qui on peut se permettre de faire des caprices. Manifestement, Léon Sokratovitch n’était pas de ceux-là.
En revanche, l’adjectif « merveilleux » parut à Fandorine inadéquat pour qualifier l’adjoint du président. Comme le traîneau de Kokhanovski était surchargé, le « touriste » et son domestique s’étaient installés dans celui de devant et Eraste Pétrovitch eut tout le loisir de regarder cet homme de près.
Kryjov avait la cinquantaine. A juger d’après son physique, c’était un paysan ordinaire : il portait une pelisse courte en peau de mouton retournée nouée d’une ceinture, des bottes de feutre, une barbe grise hirsute, à la mode villageoise, et avait de grosses mains aux ongles cassés. Toutefois, il ne jouait pas les moujiks, n’imitait pas le parler paysan et s’exprimait comme un habitant de la capitale. A la différence des intellectuels, il n’avait pas de grandes illusions sur ce peuple russe que les philosophes avaient qualifié de déifère. Lorsque Fandorine lui demanda comment il comptait s’y prendre pour convaincre les schismatiques de ne pas s’opposer au recensement, l’adjoint du président envoya par terre un crachat brunâtre, teinté de gros gris.
— Les « convaincre » ! C’est peine perdue ! Je vais leur faire peur : si vous résistez, les Cosaques, ils sauront vous compter, eux ! Ils n’ont jamais vu de Cosaque vivant, d’ailleurs il n’y en a pas dans notre région. Leur frayeur n’en sera que plus grande ! Le moujik est bête. Ces ours mal léchés, il faut les traîner vers la lumière par la peau du cou et les faire avancer à coups de bâton par-dessus le marché !
Et de fouetter le jeune cheval à poils longs qui tirait sans peine leur traîneau et ses trois passagers. Il alluma une nouvelle cigarette, cracha de nouveau.
Cependant, Léon Sokratovitch préférait garder le silence, n’essayait pas de se rendre agréable. Il n’avait regardé Fandorine et Massa qu’une fois, tout au début, très attentivement, et depuis il n’avait plus tourné la tête dans leur direction. Aloïs Stépanovitch avait donc un peu exagéré en le qualifiant de « merveilleux ».
La journée était maussade, humide, particulièrement douce. Le traîneau avançait sur la neige dure et épaisse mieux que sur une route. En se préparant pour partir dans le Nord, Eraste Pétrovitch s’attendait à devoir affronter les grands froids, or il tombait en plein dégel. Le thermomètre affichait quatre degrés au-dessus de zéro, des gouttes tombaient des branches : ici et là, sous la neige, on voyait transparaître de belles plaques vertes : la glace.