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Le Japonais, qui avait enfilé deux couches de sous-vêtements en laine, un pantalon ouatiné, des bottes de feutre avec des caoutchoucs, une pelisse de loup et un bonnet en fourrure de renard, transpirait à grosses gouttes. Enfin, n’y tenant plus, il retira son bonnet, offrant ses cheveux en brosse, mouillés par la sueur, au vent qui lui soufflait dans la figure.

Kryjov, qui apparemment voyait tout ce qui se passait derrière lui, se retourna, saisit le bonnet et l’enfonça sur la tête de Massa en bougonnant :

— Dites à votre Kalmouk qu’il va attraper froid à sa tête stupide. Sur la rivière, en quelques instants, c’est fait.

— Monsieur, je n’aime pas cet homme, se plaignit le serviteur en japonais – mais il garda son bonnet. J’ai très chaud et je regrette beaucoup de n’avoir pas emporté mon éventail.

Pour se consoler, il tira de sa poche un caramel et composa un poème triste en dix-sept syllabes :

Mourir de chaleur

Parmi les glaces et les neiges –

Un supplice d’enfer.

La rivière enneigée serpentait au milieu d’une forêt. Les branches couvertes de glace fondue semblaient en verre et, lorsque le soleil parut un instant derrière les nuages, des lumières irisées brillèrent partout comme si on avait fait bouger les pendeloques en cristal d’un immense lustre.

Le Japonais sensible à la beauté réagit immédiatement en composant un quintil de trente-cinq syllabes :

Je suis descendu aux enfers

Pour voir une beauté

Qui n’existe pas au paradis.

Dis, y a-t-il au monde

Un satori plus raffiné ?

Quant à Léon Sokratovitch, il dit en observant cette orgie de taches lumineuses :

— Bon sang, il y en a assez, de ces feux de joie ! J’en ai mal aux yeux.

Le premier grand bourg de vieux-croyants, Denissievo, était situé à cinquante kilomètres. En partant de Sterjenets à l’aube, ils avaient parcouru deux tiers du chemin à midi.

Sans demander son avis au chef de l’expédition, Kryjov déclara soudain :

— On fait une halte.

Et il dirigea le cheval vers la rive.

Rapidement, sans un geste de trop, il coupa plusieurs branches et alluma un feu. Tout le monde but du thé au rhum préparé dans un pot commun, en revanche chacun mangea ses propres réserves : le statisticien, des sandwiches au fromage peu appétissants ; son adjoint, des espèces de torchons bruns – de la viande d’élan fumée au feu de bois ; quant à Fandorine et Massa, ils mangèrent des rouleaux au riz et au poisson cru.

Après le repas, ils fumèrent : Kryjov du gros gris très parfumé, Kokhanovski une cigarette, Fandorine le cigare, Massa sa pipe japonaise en os.

Pour la première fois, une sorte de conversation commune se noua.

— Vous, vous venez pour quoi ? demanda l’ancien relégué à Eraste Pétrovitch. Voulez-vous voir nos Mohicans par pure curiosité, ou pour le travail ?

— Par curiosité.

Cette réponse laconique et pas très polie sembla plaire à ce grossier personnage. Peut-être parce qu’elle était franche ?

La deuxième question fut étrange :

— Vous êtes de quelle confession ?

Fandorine haussa les épaules.

— Aucune. Ou plutôt, toutes.

— Seriez-vous un panthéiste ? demanda Kryjov avec un petit rire. D’ailleurs, cela m’est égal. Je ne crois pas au bon Dieu. Si je vous l’ai demandé, c’est qu’il y a une raison. Je voudrais vous donner un conseil. Puisque vous semblez prêt à épouser n’importe quelle religion, vous n’avez qu’à vous faire vieux-croyant le temps du voyage. Pas trop pieux, admettons, ça arrive chez les gens des villes, mais dites à tout le monde que vous venez d’une famille de vieux-croyants. Sinon votre voyage risque de tourner court. Personne n’acceptera d’adresser la parole à un « fumeur » et un « qui se signe avec trois doigts ». Cachez donc vos cigares et, en entrant dans le village, signez-vous avec deux doigts, comme les schismatiques. Vous savez y faire ? Non, pas comme ça ! Il faut rapprocher le majeur et l’index et réunir les trois autres doigts de façon que ça fasse une « trinité ». Voilà, montra-t-il.

Son conseil était sensé. Après avoir exhalé un dernier filet de fumée parfumée, Fandorine ordonna à Massa de ranger leurs ustensiles de fumeurs tout au fond de la valise.

— Et pourquoi vous adressent-ils la parole, à vous ? demanda Eraste Pétrovitch. Vous ne faites pas semblant d’être un vieux-croyant.

— Moi, c’est autre chose. J’ai été en relégation : ils me considèrent donc comme une victime du tsar. C’est pour ça qu’ils me font confiance et tolèrent même mon gros gris.

— Moi, je les admire ! s’écria Aloïs Stépanovitch, qui, manifestement, ressentait le besoin de s’enthousiasmer en permanence. C’est le vrai christianisme russe originel. Ce qui compte, ce n’est pas le rituel, mais l’esprit. L’orthodoxie est devenue un ministère, elle sert bien davantage César que Dieu. Qu’est-ce donc que cette foi en Christ encouragée par les césars ? Tandis que les schismatiques, eux, se tiennent loin de l’Etat. La vraie foi doit être comme la leur : nue, persécutée, sans prêtres ! Elle ne loge pas dans les églises somptueuses ni dans les cathédrales, mais dans les âmes. Les habitants ici rejettent les popes, ils célèbrent les offices eux-mêmes, dans leurs chapelles domestiques. Leur piété repose sur un libre choix et sur le martyre qu’ils sont prêts à subir pour la défendre.

Son adjoint fit une grimace.

— Immobilisme, superstition et obstination obtuse ! Ces moujiks préféreront crever plutôt qu’apporter quelque chose de nouveau à leur vie indigente. Croyez-moi, le recensement nous vaudra des immolations.

— P-pardon ? demanda Eraste Pétrovitch.

— Oui, ils sont capables de s’immoler. Comme au XVIIe siècle, à l’époque de l’archiprêtre Avvakoum. Ici, dans ces forêts et ces monastères, plus d’un millier de personnes se sont fait brûler vives en récitant des prières et en chantant des cantiques. C’est arrivé au XVIIIe siècle, et aussi au XIXe, sous Nicolas la Trique, au moment des persécutions. Les vieux s’en souviennent. Je parcours les villages, il m’arrive d’entendre des conversations. Pour un schismatique, les listes de recensement, c’est le sceau de l’Antéchrist. Vous savez ce qu’ils disent ? Le Malin, avant la fin du monde, comptera les âmes chrétiennes afin qu’aucune ne puisse se sauver. Il y a des femmes hystériques qui marchent de village en village, qui troublent le peuple. Les unes appellent à s’immoler par le feu, les autres à s’enterrer vivants et les plus modérées à « jeûner », c’est-à-dire, à se laisser mourir de faim.

— Non, on n’en arrivera pas là ! dit Kokhanovski. Ils finiront par se calmer. La seule chose que je crains, c’est qu’ils me sabotent le recensement.

— Pour se calmer, ils se calmeront, reconnut Kryjov avec un regret manifeste. Même le bois sec ne s’enflamme pas sans étincelle. Dommage que les autorités ne nous aient pas fait ce cadeau plus tôt, à l’époque où nous cherchions à éclairer le peuple, idiots que nous étions. On aurait secoué les puces aux moujiks ! Au lieu de ça, des gens formidables ont péri pour rien. Serge Guennadievitch à lui seul valait bien tous nos sociaux-démocrates actuels.

— Qui est-ce ? s’enquit Aloïs Stépanovitch, étonné.

Fandorine regarda l’ancien relégué avec un intérêt nouveau.

La question resta sans réponse. Kryjov ne prenait pas de gants avec son supérieur.

Pour changer de sujet, Léon Sokratovitch demanda si par hasard M. Kouznetsov ne se trouvait pas à Moscou au moment où un grand nombre de personnes avaient été écrasées sur le champ de Khodynka. En apprenant que Fandorine y était en effet, il se mit à lui demander les détails.