Fandorine répondait à contrecśur : des souvenirs pénibles étaient liés pour lui à cet accident. Mais Léon Sokratovitch ne le lâchait pas. Il commentait sans cesse son récit en disant : « Bien ! Très bien ! »
— Qu’y a-t-il de bien ? s’indigna enfin Fandorine. Un millier et demi de morts, plusieurs milliers de mutilés !
— Ça fait une brèche de plus dans la nef des fous. Elle coulera plus vite, trancha Kryjov.
Cette parole de cannibale blessa profondément le principal statisticien de la province : ses yeux clairs et myopes se mirent à cligner et, soudain, il bredouilla quelque chose à propos du temps :
— Quel climat merveilleux ! Nous sommes à mille kilomètres de Moscou et il fait dix degrés de plus ! C’est incroyable ce qu’il fait doux ! Depuis une semaine déjà. Les anciens m’ont raconté qu’ils n’avaient pas vu un mois de janvier pareil depuis mille huit cent…
Kryjov l’interrompit.
— Allez, on y va, dit-il en se levant. Ce maudit dégel tombe très mal. Sur la rivière, là où il y a des courants chauds, la glace a presque fondu. Moi, je fais attention, mais imaginez un gars éméché ou quelqu’un qui ne connaît pas bien les lieux… Il risque de tomber sous la glace.
Bien sûr qu’il allait leur porter la poisse, le méchant homme.
Catastrophie
Au détour d’une falaise, la rivière rétrécit, puis s’élargit de nouveau. Le petit cheval velu prit le tournant à toute allure et bondit de côté en hennissant. Eraste Pétrovitch réussit à s’accrocher au bord du traîneau ; quant à Massa, il roula dans la neige.
Le spectacle qui s’offrit au regard des voyageurs était tout à la fois effrayant et incompréhensible, presque absurde.
Une trouée s’ouvrait dans la glace juste au-dessous de la falaise. Des eaux sombres bouillonnaient dedans. Une bride en toile sortait de l’eau. Un homme grand et maigre vêtu de noir tirait dessus de toutes ses forces. Un autre, accoutré de la même manière, mais petit et gros, se tenait derrière et le tirait par la ceinture. Cette scène rappela à Eraste Pétrovitch le conte du grand gros navet que divers personnages tirent, accrochés les uns aux autres : il ne manquait au tableau que la petite fille, le chat et la souris. Léon Sokratovitch, voyageur expérimenté, comprit immédiatement de quoi il retournait.
— Pouah ! Espèces d’ânes enfroqués ! Ils ont noyé le cheval et le traîneau !
Le gros se retourna, aperçut des gens et s’écria d’une voix plaintive en accentuant les o à la manière des habitants des plaines de la Volga :
— Braves gens ! Aidez-nous à tirer ! C’est une catastrophie ! Notre cheval s’est noyé ! Notre traîneau ! Tous nos biens ! Une pelisse de renard !
C’était un prêtre. A en juger d’après sa riche croix en or, sa physionomie replète, sa belle soutane de laine, il venait d’une paroisse aisée. Le deuxième se retourna aussi, bouche bée. Il était tout jeune, portait une barbiche claire couleur de blé et d’énormes bottes de feutre usées.
— Hé, toi, le diacre, tête de linotte, ne lâche pas la bride ! lui cria le gros en le frappant dans le dos avec son poing. Tire, vas-y, tire donc ! Aidez-nous, gens orthodoxes !
Fandorine voulut descendre du traîneau, mais Léon Sokratovitch l’arrêta d’un geste.
— Il y a longtemps que vous êtes tombés dans le trou ? demanda-t-il.
— Ça fait une demi-heure à peu près, répondit le diacre promptement en examinant les étrangers avec curiosité.
Kokhanovski descendit de son traîneau et commença à se lamenter.
— Père Vincent ! Comment est-ce possible ? Ah, ah ! Pourquoi vous ne bougez pas ? Il faut les aider ! C’est notre curé, le père Vincent ! Léon Sokratovitch, Eraste Pétrovitch, aidez-les à tirer !
— C’est inutile, trancha Kryjov. Le cheval s’est noyé et nous n’arriverons pas à sortir le traîneau. Tu peux lâcher ta bride, le diacre.
Le jeune ecclésiastique ne se fit pas prier et la bride disparut dans l’eau.
Le curé poussa un gémissement.
— J’avais mon coffre ! Avec mon habit, du linge en duvet de chèvre, des chemises fines ! Et la pelisse, la pelisse ! Je l’avais retirée parce que j’avais trop chaud ! C’est à cause de toi, Barnabé ! Tu allais trop vite, espèce de cosse vide ! A présent tu n’as qu’à aller chercher les affaires sous l’eau !
Et il leva la main pour frapper le diacre. Barnabé renifla et fit un pas en arrière. Il n’avait aucune envie de plonger dans l’eau glacée.
— Peine perdue, dit Léon Sokratovitch. Ici il y a un tourbillon, et un courant part du fond. C’est bien la raison pour laquelle la glace était fragile. Il faut la sentir, la glace, quand on voyage sur la rivière ! Bon, messieurs, le temps presse. Nous devons arriver à Denissievo avant la nuit.
Il tira sur la bride, éloignant le cheval de l’endroit dangereux.
— Attendez ! hurla le père Vincent. Et nous ?
Kryjov demeura impassible :
— Vous vous débrouillerez. Le village est à douze kilomètres d’ici, il ne gèle pas. Vous marcherez, ça vous réchauffera.
— C’est péché que de parler ainsi ! vociféra le curé. Vous n’avez aucun respect des serviteurs du culte ! Je ne vous admettrai pas à la communion !
— Hue ! cria Léon Sokratovitch au cheval qui piétinait sur place. Votre communion, vous pouvez vous la garder ! Je suis athée. M. Kokhanovski n’est pas très pieux non plus, Kouznetsov est un schismatique. Et celui-là, l’Asiate, il doit prier un mouton ou un chameau.
Le gentil Aloïs Stépanovitch vint en aide au prêtre.
— La religion n’y est pour rien. On n’abandonne pas quelqu’un dans le malheur ! Nous pouvons nous serrer.
— A la commission des statistiques, c’est vous le chef, répondit Kryjov, implacable. Mais ici, sur la rivière, c’est moi qui prends les décisions. Nos chevaux ne supporteront pas ce poids, c’est trop. Et nous avons un long voyage devant nous, jusqu’à la source.
Kokhanovski ne céda pas non plus. Une vive discussion s’engagea, accompagnée d’exclamations tantôt plaintives, tantôt indignées du prêtre. Le diacre, lui, se taisait. Il reniflait, tournait la tête d’un air curieux, observait les adversaires. A la différence du père Vincent, la perspective de marcher douze kilomètres ne semblait pas lui faire peur.
— Bon ! Je propose de résoudre ce problème par voie démocratique, proposa Aloïs Stépanovitch. J’espère que vous accepterez, en homme progressiste. Procédons au vote : allons-nous les prendre avec nous, oui ou non ?
— Moi, je suis pour ! hurla le curé.
— L’Eglise s’est prononcée contre le suffrage universel, rétorqua Kryjov. Les prêtres ne prendront donc pas part au vote. Moi, je suis contre.
Massa le soutint résolument.
— Moi aussi. Un cheval, c’est un êtle vivant, il faut avoil pitié. Cet homme est tlop glos, dit-il en montrant le père Vincent.
— Pas gros, juste fort, répliqua le prêtre, et de se lamenter : Messieurs les démocrates, vous avez donné le droit de vote à un infidèle aux yeux bridés, et nous autres vrais Russes, vous nous boudez ! Que va-t-il se passer si on vous confie notre mère la Russie !
Il tendit les bras vers Fandorine.
— Vous êtes mon seul espoir ! Peu importe que vous soyez vieux-croyant, nous servons tous le Christ !
— Al-lons, messieurs, il faut partir. Nous avons perdu beaucoup de temps, dit Eraste Pétrovitch, conciliant. Pour ne pas surcharger les chevaux, nous profiterons des traîneaux à tour de rôle. Montez dans le nôtre, mon père, et vous, père diacre, dans le deuxième. Mettez-vous sous la pelisse d’ours, réchauffez-vous. Je marcherai à côté pendant un kilomètre ou deux et ensuite nous échangerons.