Выбрать главу

— Les casquettes à cocarde sont là ! expliqua Kryjov en se soulevant sur son siège et en regardant par-dessus les têtes. Il s’est passé quelque chose. Hé, vous, gardiens de la vraie foi ! cria-t-il aux gens qui formaient le dernier rang. Poussez-vous ! Laissez passer les autorités !

Plusieurs personnes dans la foule se retournèrent. En voyant des citadins et un pope en soutane, elles s’écartèrent immédiatement, comme si elles craignaient de se salir. Les « autorités » descendirent du traîneau et s’engouffrèrent dans le passage.

Les visages des villageois exprimaient un mélange de méfiance et de dégoût. Lorsque l’imposant père Vincent, qui avançait en se dandinant, effleura un garçonnet blond de la manche de sa soutane, la mère saisit le gamin et le serra contre elle.

Enfin, ils se frayèrent un chemin jusqu’à la maison.

Un petit groupe se tenait là, séparé de tous, comme derrière une barrière invisible : deux hommes en uniforme, deux autres vêtus à la mode citadine.

— C’est notre commissaire de police, expliqua le statisticien en montrant à Eraste Pétrovitch un homme qui essuyait sa calvitie avec un mouchoir. Et celui en uniforme noir, c’est Lebedev, le juge d’instruction… S’il est venu à Denissievo, c’est qu’il y a eu un crime, et un grave… Bonjour, Christophe Ivanovitch ! Que se passe-t-il ?

Le juge d’instruction se retourna.

— Aloïs Stépanovitch ? Vous venez pour le recensement ? Oh, vous tombez mal !

— Que s’est-il passé ?

Les officiels serrèrent la main du président, demandèrent la bénédiction au prêtre et se contentèrent d’un léger signe de tête à Eraste Pétrovitch : manifestement, l’heure n’était pas aux mondanités. Les deux hommes en civil parlaient entre eux, l’air grave. C’est à peine s’ils jetèrent un coup d’śil aux nouveaux arrivants.

Léon Sokratovitch avait disparu. Un instant plus tôt, il se trouvait là, et voilà qu’il s’était volatilisé. Fandorine le chercha des yeux dans la foule : en vain.

— Nos schismatiques ont encore frappé, raconta Lebedev d’un ton véhément. Une famille entière s’est enterrée vivante. Un couple et un bébé de huit mois… Le scandale que ça va faire ! Nous qui prétendons être un pays civilisé ! C’est la honte devant l’Europe !

Kokhanovski poussa un cri :

— Comment, enterrée vivante ? A cause du recensement ? Est-ce possible ?

— Evidemment. Ils ont peur, ces crétins. A présent, on les déterre. Nous avons déjà sorti un cadavre…

Barnabé le diacre poussa un sanglot et se signa. Quant au curé, cette nouvelle lui inspira une réaction étrange : il fit un drôle de bruit avec ses grosses lèvres rouges, gonfla ses narines d’un air guerrier, recula de quelques pas et se perdit dans la foule : on voyait seulement sa toque violette remuer au-dessus des têtes.

Mais Fandorine se souciait peu du comportement du prêtre en cet instant. A trois ans seulement du XXe siècle, dans ce village du nord-est de l’Europe, des gens s’étaient donné la mort par peur d’un recensement ! Certes, il avait entendu parler de ce genre de cas, et Kryjov l’avait averti. Pourtant, c’était incroyable.

— Il y a p-peut-être une autre raison ? demanda-t-il au juge d’instruction.

Celui-ci prit un air résigné.

— Quelle « autre raison » ? Nous avons trouvé un mot au-dessus de la mine. Vous pouvez le lire si vous voulez.

Il sortit de sa serviette une feuille soigneusement pliée.

Fandorine ne comprit pas ce que venait faire là une « mine », et il n’eut pas le temps de poser la question : le juge d’instruction avait été appelé par le commissaire.

En revanche, Léon Sokratovitch réapparut comme par magie. Il avait le visage tendu, maussade, les gestes brusques.

— J’ai fait ma petite enquête, dit-il en se frottant nerveusement les mains. J’ai parlé avec des vieux. C’est l’horreur, le Moyen Age. A Denissievo, la nouvelle du recensement a d’abord été accueillie plutôt calmement. Le village est riche, tout le monde sait lire et écrire. Mais depuis quelques jours, sans raison, c’est une véritable calamité : on ne parle plus que de la fin du monde ! C’est sûr, qu’ils disent, et aucun doute n’est permis : il ne reste plus que quinze jours avant l’avènement de l’Antéchrist. Celui qui ne se sauvera pas par lui-même brûlera dans la géhenne ! Et c’est parti. Les uns pleurent, les autres prient, d’autres encore font leurs adieux. L’ancien du village est un gars intelligent. Il a fait le tour des maisons en disant : « Ne vous inquiétez pas, nous trouverons bien un recours contre l’Antéchrist. Le Seigneur nous enverra un signe. » Il a réussi à convaincre plusieurs personnes. Mais pas toutes. Sabbatios Khvalynov, le premier menuisier du village, a décidé d’agir. Il y a six jours, il s’est enterré dans une mine avec sa femme et son enfant. C’est une sorte de caveau sous terre, en fait un tombeau. Il a suivi l’exemple des anciens qui s’enterraient vivants à l’époque des persécutions. Ils revêtaient un linceul, descendaient dans un trou, bloquaient la sortie et restaient dans le noir à la lumière d’une chandelle, à chanter des cantiques jusqu’à ce que l’air vienne à manquer. A l’automne, dès qu’ils avaient eu vent du recensement, tous les gens de la région s’étaient mis à creuser des mines secrètes. Nos fonctionnaires malins ont cru que les schismatiques voulaient juste faire peur aux autorités, pour qu’elles renoncent à leur idée « diabolique ». Les voilà bien, à présent !

— Le menuisier et sa famille sont descendus dans la mine il y a six jours, pourquoi ne les déterre-t-on que maintenant ?

— L’ancien du village a essayé d’agir, mais les villageois l’en ont empêché. C’est un grave péché que de s’opposer au « salut ». Mais il n’avait pas envie non plus de répondre devant un tribunal. Hier il a réussi à envoyer son fils à la ville, avec ce mot d’adieu que le menuisier avait laissé. Les autorités ont accouru, mais trop tard…

Eraste Pétrovitch déplia le papier jauni couvert d’écritures à l’ancienne, semblables à celles des vieux livres.

Votre nouveau règlement et vos registres cherchent à nous faire abandonner la véritable foi chrétienne et à nous exiler loin de notre patrie, or notre patrie, c’est le Christ. Le Seigneur nous dit dans son saint Evangile : « Quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux. » C’est pourquoi nous vous adressons une réponse brève et définitive : nous refusons de renier Notre-Seigneur Jésus-Christ et la foi chrétienne, et nous confessons la foi que nos saints Pères ont confessée lors des saints conciles, et ce que les saints Pères et les Apôtres ont maudit et renié, nous le maudissons et le renions. Jamais nous ne pourrons obéir à vos nouvelles lois et nous désirons mourir pour le Christ.

Kokhanovski, qui lisait par-dessus l’épaule de Fandorine, poussa un cri de désespoir :

— Pourquoi renier le Christ ? Et de quel « règlement » parle-t-il ? C’est un malentendu monstrueux ! Je suis venu moi-même en décembre, je leur ai tout expliqué…

— Ce menuisier était-il un homme lettré ? demanda Eraste Pétrovitch, coupant court aux épanchements du statisticien émotif. Il cite l’Evangile en slavon d’Eglise et il a une écriture presque calligraphique.

— Ici, presque dans chaque maison il y a de vieux livres recopiés à la main, répondit Kryjov.