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Il examinait le mot avec intérêt.

— « Jamais nous ne pourrons obéir à vos nouvelles lois. » Tiens donc ! C’est quelque chose, ça.

Un jeune policier à la dégaine virile arriva du fond de la cour. Son manteau était tout maculé de terre.

— Votre Grâce ! s’adressa-t-il au commissaire. Ça y est, nous avons sorti tout le monde. Heureusement qu’il fait doux, la terre a un peu dégelé, sinon nous en avions encore pour la nuit. Venez, je vous prie.

Les fonctionnaires avancèrent les premiers, suivis par les autres. Eraste Pétrovitch entendit derrière lui un étrange chuintement. Il se retourna et tressaillit. Toute la foule rampait à genoux. Seul Massa, complètement hébété, se tenait debout au milieu des fichus de femmes et des têtes nues des hommes. Le Japonais se retourna avec inquiétude et finit par tomber à genoux, lui aussi. Le code de politesse nippon prescrivait de ne pas se distinguer des autres, car « le clou qui dépasse, on l’enfonce d’un coup de marteau ».

Un petit moujik chauve et barbu, complètement déguenillé à la différence des autres, bougeait plus promptement que tout le monde. Ses pieds nus étaient enveloppés de deux morceaux de peau de mouton entourés de ficelles.

— Bèèè ! Bèèè ! bêla ce fou en Christ en rampant devant tout le monde. Poussez-vous, fumeurs de tabac ! Les brebis du bon Dieu vont se faire immoler ! Bèèè ! Enterrez-vous tous, frères ! Il se fera avoir, le Satan ! Il s’en reviendra bredouille, le chien !

Il brandit la lourde croix de fer qui pendait à son cou crasseux et se mit à aboyer. Fandorine fit une grimace et pressa le pas.

Des mottes de terre noires jonchaient la cour. Un groupe de moujiks renfrognés se tenait un peu plus loin tandis que les représentants de la loi et deux inconnus en civil examinaient une grande natte étalée par terre avec quelque chose dessus.

Une voix de femme aiguë s’éleva derrière eux :

— Ils sont morts dans la béatitude, ils ont sauvé leur âme ! Et nous autres pécheurs, nous allons périr !

L’un des civils, un barbu en bonnet de castor, se retourna vers elle et dit bien fort en accentuant les o :

— Morts dans la béatitude ? Idiote ! Viens voir un peu, avance ton nez ! Vise un peu le spectacle !

En effet, il était difficile de la croire en voyant les cadavres. L’homme avait le visage violacé, la femme mordait sa main toute rongée. Les vers avaient eu le temps d’abîmer les cadavres : merci le dégel !

Fandorine se détourna, bouleversé. Ses compagnons étaient impressionnés aussi par cette vision de cauchemar. Le diacre Barnabé pleurait à chaudes larmes. Aloïs Stépanovitch devint blanc comme neige, chancela et se serait sans doute évanoui si on ne l’avait pas soutenu.

— Regardez ! Regardez ! cria l’homme en bonnet de castor aux villageois. Vous auriez pu être à leur place ! Voilà à quoi conduisent la bêtise et l’ignorance !

Il s’étrangla de colère, se mit à tousser. Personne ne l’écoutait, d’ailleurs. Les paysans se redressèrent, s’attroupèrent en silence autour des corps.

Seul le fol en Christ tournait comme une toupie, secoué de convulsions. Il prit une motte de terre entre ses dents : saletés et écume coulaient sur ses lèvres violacées.

— Enlevez cet infirme d’ici ! fit le commissaire, agacé. Il nous empêche de travailler !

Le jeune policier voulut éloigner le malade, mais un grand vieillard chenu avec une médaille sur la poitrine (probablement l’ancien du village) retint le fonctionnaire en effleurant son épaule.

— Ne le touche pas. C’est Lavroucha, un saint homme. Il va de village en village, il prie pour les gens. Il va se calmer, ce n’est rien.

Fandorine se maîtrisa, s’approcha des défunts. Il s’accroupit, souleva la main de l’homme, comme taillée dans de la glace. Une main de menuisier aux doigts grossiers et calleux. Cette main n’aurait pas pu tracer des écritures calligraphiques.

— Qu’est-ce donc ? demanda Eraste Pétrovitch en montrant un pieu en bois assez gros et taillé au bout qui sortait de terre.

— Je ne sais pas, répondit Kryjov d’un air sombre. J’ignore comment est faite la mine à l’intérieur. Je sais seulement que la mort peut être « dure » ou « douce ». « Dure », c’est quand on s’étouffe lentement. Cette mort-là est plus vénérable. « Douce », c’est quand on est recouvert de terre tout de suite. On dirait que ceux-là ont eu une mort « douce ».

Il tressaillit en regardant les visages horribles des cadavres.

— Dans ce cas, je me demande quelle est la mort « dure » ?

Le policier était en train de fouiller la mine. On voyait que c’était un homme prompt et habile qui n’aimait pas perdre son temps. Il ramassa un bout de chandelle, une icône déchirée.

— Regardez, Votre Grâce !

Il tira de sous un tas de terre humide une feuille recouverte d’écritures, les mêmes que dans le mot d’adieu.

Le commissaire prit le papier crasseux avec une grimace. Il lut avec peine :

— « Aux temps jadis je m’étais retiré pour mon salut dans un couvent connu pour sa vieille piété… » Du délire de schismatique ! Bon, Odintsov, arrêtez de retourner les détritus ! Tout est clair comme ça, dit-il en froissant la feuille avant de la jeter par terre. Mettez les cadavres sur le traîneau, nous les transporterons en ville.

Une sourde rumeur parcourut la foule.

— Où ça en ville ? Vous allez profaner des corps chrétiens en les enterrant dans un cimetière impur ?

Soudain, le prêtre surgit on ne sait d’où.

— Vous rêvez ! cria-t-il aux schismatiques en agitant ses mains. Dans un cimetière ! Qui va vous permettre d’enterrer des suicidés en terre sanctifiée ? On les enterrera derrière l’asile.

La rumeur fit place à un silence pesant, menaçant. Les moujiks, grands et barbus, vêtus de longues chemises et de redingotes à la mode d’autrefois, avancèrent vers les fonctionnaires, épaule contre épaule.

— Nous ne vous laisserons pas emporter les corps, dit fermement l’ancien en faisant un pas en avant. Nous les enterrerons selon notre tradition, avec les honneurs.

Il s’approcha des gradés et leur dit dans un souffle :

— Vous feriez mieux de vous en aller, messieurs. Je crains le pire.

Le commissaire de police, cramoisi, brandit son poing en menaçant les vieux-croyants.

— Gare à vous ! Vous voulez que je vous envoie l’armée ? Pour mener l’enquête et faire le recensement ? Vous pouvez compter sur moi !

— Non, ce n’est pas la peine, répondit l’ancien avec la même voix douce. Si vous avez besoin d’interroger quelqu’un, je vous l’enverrai. Et je vous trouverai des recenseurs aussi. Laissez seulement nos gens reprendre leurs esprits.

— Partons, effectivement, Piotr Loukitch, dit le juge d’instruction entre ses dents en regardant les moujiks d’un air nerveux. Vous avez vu leurs gueules ! Faites comme vous voulez, mais moi je ne passerai pas la nuit ici. Je préfère encore voyager dans le noir.

Le commissaire était lui-même pressé de quitter ce village inhospitalier, mais il ne voulait pas perdre la face.

— M. Lebedev et moi, nous partons pour Sterjenets ! Nous allons examiner votre affaire ! cria-t-il d’une voix puissante. L’agent Odintsov restera ici ! Vous devez lui obéir en tout ! En cas d’incident, tout le monde paiera !

Le juge d’instruction le poussait déjà avec son coude. Les représentants de la loi contournèrent la sinistre foule et s’en allèrent en direction de la place. Ils étaient si pressés qu’ils avaient oublié de reprendre à Fandorine le mot laissé par les suicidés, document indispensable pour l’instruction.

Soudain, le prêtre s’affola.