Выбрать главу

— Messieurs ! Prenez-moi avec vous ! J’ai été victime d’une véritable catastro… Messieurs !

Il souleva les pans de sa soutane et se précipita à la poursuite des fonctionnaires, mais la foule se referma autour de lui, se pressant devant les morts, inondant la cour…

Le père Vincent courut dans l’autre sens, espérant contourner la maison et lançant des appels désespérés pour qu’on l’attende, mais c’était trop tard : on entendit, venant de la place, un tintement de clochettes qui s’éloignait.

Un détachement sanitaire

Le père Vincent n’avait rien à craindre. Il n’y eut aucun débordement. Bien au contraire, une fois les officiels partis, la tension retomba. Les poings menaçants se desserrèrent. Des femmes se glissèrent vers les premiers rangs et le silence agressif fit place à des soupirs, des lamentations, des pleurs. Le fol en Christ ne se tordait plus, ne grignotait plus la terre : il s’était approché du bébé mort à quatre pattes et sanglotait tout doucement.

Massa faisait respirer les sels à Aloïs Stépanovitch. Ce dernier était toujours livide. Barnabé marmonnait une prière en pleurant. Kryjov aidait le policier à recouvrir les corps d’une toile écrue.

Fandorine, quant à lui, prêta l’oreille aux conversations du bonnet de castor avec l’autre inconnu qui semblait venu tout droit de la capitale, de la perspective Nevski : élégant, rasé de près, il portait des lunettes à la monture d’or et un bonnet d’astrakan en forme de chausson aux choux.

— Ah, ces grosses têtes de la capitale ! Je les avais bien prévenues pourtant ! J’avais sonné le tocsin ! On ne m’a pas écouté ! se plaignait amèrement le binoclard.

C’étaient justement ces paroles qui avaient attiré l’attention d’Eraste Pétrovitch.

— J’ai lu votre article, en effet. Je l’ai même reproduit dans mon journal, répondit le bonnet de castor, un homme d’environ trente-cinq ans, grand et de belle prestance, avec une petite barbiche blonde bien soignée. Mais vous savez très bien que chez nous, en Russie, tant que le ciel ne lui est pas tombé sur la tête, le moujik ne s’inquiète pas.

— Ce n’était pas pour les moujiks que je l’avais écrit, répondit le glabre d’un ton fielleux. Mais pour ceux qui tiennent les rênes du pouvoir. Mon nom est tout de même suffisamment connu dans les milieux scientifiques, on aurait pu prêter l’oreille aux opinions de Chechouline. Dès que les troubles ont commencé, j’ai prédit qu’à moins de prendre des mesures, on risquait une épidémie psychogène et des victimes humaines ! J’en parlais déjà au mois de septembre !

Cette conversation parut si intéressante à Fandorine qu’il crut nécessaire de s’approcher et de se présenter. La personne avec un chausson aux choux sur la tête était Chechouline, un psychiatre pétersbourgeois de renom. Le bel homme à la barbe dorée était Evpatiev, un industriel de Vologda. Eraste Pétrovitch avait entendu parler de lui à Moscou : bien que venant d’une vieille famille schismatique, il était d’opinions progressistes. Il avait obtenu une maîtrise d’économie en Angleterre, pratiquait des méthodes modernes en affaires, ne croyait pas aux superstitions et éditait même un journal très populaire dans le nord de la Russie.

— Dès que j’ai appris l’existence de ce petit mot, j’ai suivi les fonctionnaires, expliqua-t-il. Quel malheur ! Quel choc pour tous les vieux-croyants ! A présent, à cause de quelques fous, les journaux vont nous traîner dans la boue. Des sauvages, des monstres… En plus, Anatole Ivanovitch, dit-il en montrant le psychiatre, nous assure que ce n’est qu’un début. Il n’a pas hésité à se rendre sur les lieux alors qu’il était à Pétersbourg.

— Vous c-croyez qu’il y aura d’autres suicides ? demanda Eraste Pétrovitch, bouleversé.

Chechouline retira ses lunettes, souffla une poussière qui s’était déposée sur le verre.

— Sans aucun doute. Je suis spécialisé dans les effets de la suggestion sur le psychisme humain. Le cerveau n’est pas un mécanisme aussi complexe que le croient les dilettantes. Tout comme les autres organes du corps, il subit l’influence du milieu ambiant. Ce n’est ni la peste ni le choléra qui donnent les épidémies les plus dangereuses, mais la psychose qui s’empare de toute une couche de la population. Vous rappelez-vous la Croisade des enfants ? Ou la chasse aux sorcières au Moyen Age ? Qu’est-ce que la guerre sinon une maladie psychique qui frappe des pays entiers, des continents ? Rappelez-vous les campagnes napoléoniennes. Des centaines de milliers de personnes, des millions même se mettent soudain à s’égorger entre elles sans aucune raison valable, à brûler les villes, en recouvrant l’Europe d’un monceau de cadavres.

— Je m’intéresse plutôt aux vieux-croyants et au recensement, dit Fandorine, interrompant ce cours d’histoire.

— Eh bien, voilà. Depuis plus de deux siècles, l’idée de la venue prochaine de l’Antéchrist travaille les vieux ritualistes. Ce groupe social vit dans l’attente constante de la fin du monde. Ça, c’est la toile de fond de la maladie. Or, depuis le XVIIe siècle, depuis le patriarche Nikon, les vieux-croyants assimilent l’Antéchrist au pouvoir de l’Etat. Celui-ci leur inspire une peur pathologique. On sait que sont particulièrement sensibles à la suggestion les personnes ayant un faible niveau d’instruction et une personnalité peu développée. C’est le cas de la plupart de nos habitants des forêts : leurs connaissances sur le monde extérieur sont quasi nulles, leur dépendance à l’égard de la communauté extrême. Telle est, pour ainsi dire, la composition du mélange explosif. Pour mettre le feu aux poudres, il suffit d’une étincelle. Les prophètes et les prédicateurs, qui possèdent un grand pouvoir de suggestion, s’en chargeront. J’ai étudié justement l’histoire du schisme. De temps en temps apparaissent parmi ces gens des individus prophétisant la venue prochaine de l’Antéchrist. Aussitôt, le mécanisme s’enclenche : l’attente de l’apocalypse, la peur, la suggestion, et les gens commettent des actes monstrueux. Ils se jettent au feu par familles entières, se noient ou bien s’enterrent vivants, comme ici. En 1679, dans la région de Tobolsk, le pope Dometian, un fou complet, a persuadé mille sept cents fidèles de s’immoler par le feu. Quelques années plus tard, Siméon le prophète a fait mieux : il a poussé au suicide par le feu la population d’une ville entière dans la région de Iaroslavl, quatre mille personnes. Le dernier cas d’épidémie meurtrière a eu lieu il y a trente-six ans dans la province d’Olonets. Quinze personnes, dont des mères avec de petits enfants, s’y sont jetées dans les flammes. Cette psychose avait toujours la même origine : l’attente eschatologique.

— Pardon. L’attente de quoi ?

Passionné par cette leçon, Fandorine n’avait pas vu que d’autres personnes les avaient rejoints : Kokhanovski, qui avait retrouvé ses esprits, Kryjov, Massa, le prêtre, le diacre et même le policier Odintsov. C’était lui qui demandait qu’on lui expliquât le mot inconnu.

— De la fin du monde, répondit le docteur.

Tous se mirent à parler en même temps.

— Seigneur Jésus, sauve et protège tes gens, pria Barnabé d’une petite voix chevrotante, levant les yeux au ciel.

Aloïs Stépanovitch s’écria :

— Cher monsieur, vos prédictions sont atroces !

Massa dit en japonais en suçant un caramel :

— Il s’est passé la même chose à l’époque d’Edo, lorsque Tokugawa Iemitsu a ordonné aux chrétiens de l’île Kyushu de renoncer à leur religion.

Evpatiev, l’industriel, demanda :

— Puisque vous avez une interprétation scientifique de tout ça, vous devez connaître aussi le remède ? Comment stopper cette épidémie ?

— C’est qu’il y a sûrement un monstre qui sème le trouble dans le peuple ? demanda le policier en fronçant ses sourcils blondasses.